Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

mercredi 28 décembre 2011

Le bulldozer de Vitry-sur-Seine



Guy Mollet (je crois) disait perfidement des communistes qu’ils n’étaient pas à gauche mais à l’Est. Ce qui, au niveau des organes dirigeants, était tout à fait exact, à l’époque. A cette époque lointaine où le PCF, et son antenne la CGT, ne s’étaient pas encore recyclés dans la défense des sanpapié et la promotion de la diversité. A l’époque où les 35 heures n’étaient pas encore considérées comme un acquis social mais comme une ruse de la bourgeoisie pour gruger le prolétariat.
Je ne sais pas s’il faut parler de nostalgie, car le PCF de cette époque n’avait rien de particulièrement aimable, mais parfois je ne peux m’empêcher d’éprouver un vague regret de cette extrême-gauche stalinienne, nuisible, bornée, disciplinée, si prévisible mais en même temps, en dépit de son internationalisme officiel, si souvent chauvine voir même - horribile dictu ! - xénophobe.
Oui, parfois, et puisque l’existence de l’extrême-gauche semble inévitable, on aurait envie de lui dire : « pardon, un peu moins au Sud s’il vous plait. »


« En décembre 1980, pour ouvrir la campagne présidentielle, il [le parti communiste] monte dans l’un de ses fiefs, Vitry-sur-Seine, en présence du maire, une opération bulldozer pour détruire le bâtiment d’un foyer de travailleurs immigrés. Puis, en février 1981, les élus municipaux organisent à Montigny-lès-Cormeilles une manifestation de délation contre une famille marocaine accusée d’être pourvoyeuse de drogue. Le jeune maire communiste de la ville, Robert Hue, est à la manœuvre, si peu connu alors que relatant l’évènement L’année politique de 1981 le baptisera sans malice Robert... Hué. Dans son programme présidentiel, Georges Marchais met en avant le thème de « créer et produire français » et de l’arrêt de l’immigration. Il défend les 40 heures de travail hebdomadaire contre les socialistes qui veulent passer aux 35 heures et qu’il accuse de vouloir baisser le pouvoir d’achat de la classe ouvrière. »

Jérome Jaffré, « La bataille électorale de 1981 », Commentaire n°136

dimanche 18 décembre 2011

Gardez votre lèvre supérieure rigide!




"Aurelle, mon ami, dit le docteur Watts, si vous voulez vivre estimé au milieu d’Anglais bien élevés, vous devez vous efforcer de comprendre le point de vue. Ils n’ont point de tendresse pour les tristes et méprisent les sentimentaux. Ceci s’applique à l’amour comme au patriotisme ou à la religion. Si vous voulez que le colonel vous méprise, arborez un drapeau à votre tunique. Si vous voulez que le Padre vous honnisse, faites-lui censurer des lettres pleines de momeries dévotes. Si vous voulez que Parker vous vomisse, pleurez en contemplant une photographie.
On a passé leur jeunesse à leur durcir la peau et le cœur. Ils ne craignent ni un coup de poing ni un coup du sort. Ils considèrent l’exagération comme le pire des vices et la froideur comme un signe d’aristocratie. Quand ils sont très malheureux, ils mettent un masque d’humour. Quand ils sont très heureux, ils ne disent rien du tout. Et au fond John Bull est terriblement sentimental, ce qui explique tout le reste."

Les silences du Colonel Bramble

mercredi 14 décembre 2011

"C'est un gentleman"




Deux récents billets, l’un de Jacques Etienne, l’autre de l’Amiral, ont réveillé mon anglomanie, qui ne demandait que cela, et m’ont fait me replonger dans la bible des anglophiles, à savoir Les silences du Colonel Bramble, d’où je tire illico, et pour votre plaisir, l’extrait suivant :

« Oui, ces hommes admirables sont par certains côtés demeurés des enfants : ils en ont le teint rose, le goût profond des jeux, et notre abri rustique m’apparait bien souvent comme une nursery de héros.
Mais j’ai en eux une confiance infinie : leur métier de constructeurs d’empire leur a inspiré une haute idée de leurs devoirs d’hommes blancs. Le colonel, Parker, sont des « sahibs » que rien ne fera dévier de la route qu’ils auront choisie. Mépriser le danger, tenir sous le feu, ce n’est même pas à leurs yeux un acte de courage, cela fait simplement partie d’une bonne éducation. D’un petit bouledogue qui tient tête à un gros chien, ils disent gravement : « C’est un gentleman. »
Et un gentleman, un vrai, c’est bien près d’être, voyez-vous, le type le plus sympathique qu’ait encore produit l’évolution du pitoyable groupe de mammifères qui fait en ce moment quelque bruit sur la terre. Dans l’effroyable méchanceté de l’espèce, les Anglais établissent une oasis de courtoisie et d’indifférence. Les hommes se détestent ; les Anglais s’ignorent. Je les aime beaucoup. »

Yes, indeed.

vendredi 2 décembre 2011

Les aventures d'Olaf le koala

Dans un récent échange avec l'Amiral Woland, ce dernier a suggéré que nous fassions baptiser notre koala-mascotte.
L'idée me semble excellente. J'imagine que la cérémonie pourrait ressembler à quelque chose comme ça. Il me tarde d'y être.




mardi 22 novembre 2011

Libéralisme érotique



Il est courant d’entendre aujourd’hui, de la part de ceux qui ont quelques lettres, que les penseurs libéraux seraient « individualistes », en ce sens qu’ils considéreraient les êtres humains comme des individus isolés, séparés les uns des autres, et reliés uniquement par des liens basés sur un calcul égoïste d’intérêt. Ce qui doit bien entendu être compris comme une condamnation dudit « libéralisme », qui n’aboutirait qu’à transformer les sociétés humaines en une poussière d’individus, asociaux, froids, et malheureux. La vie, en régime « libéral », serait en somme « mean, brutish and nasty », à défaut d’être « short » et « poor ».
Cette caractérisation présente quelque vraisemblance, à condition de ne pas y regarder de trop près, lorsque l’on pense à Hobbes ou à Locke. Elle est tout à fait fausse si l’on examine les écrits de Smith et, plus encore, ceux de Montesquieu.
Ce dernier, en bon Français, est sans doute l’un des philosophes qui a le plus profondément réfléchi à la question de la différence des sexes et à ce que cette différence implique pour la vie humaine en général, et pour l’ordre politique en particulier.
« Libéral » et « érotique » ne sont pas des termes que nous avons l’habitude de voir associés, et cependant, si j’osais, il me semble qu’il ne serait pas inapproprié de qualifier les écrits de Montesquieu de « libéralisme érotique ».
Oui, oui, vous avez bien lu. Vous ne me croyez pas ? Plongez-vous par exemple dans les Lettres persanes, en essayant d’oublier les sollicitations vulgaires et incessantes qui nous entourent, et dites moi ce que vous en pensez.
Et pour vous inciter à lire ou à relire ce livre merveilleux, scintillant d’esprit et impressionnant de profondeur, deux extraits, qui ont bien sûr pour sujet la différence :

« Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement que les Français ne s’y piquent guère de constance. Ils croient qu’il est aussi ridicule de jurer à une femme qu’on l’aimera toujours, que de soutenir qu’on se portera toujours bien, ou qu’on sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de son côté, leur promet d’être toujours aimable, et, si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la leur. » (lettre LV)

« Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui qui leur plaît encore davantage : il consiste dans une espèce de badinage dans l’esprit qui les amuse en ce qu’il semble leur promettre à chaque instant ce que l’on ne peut tenir que dans de trop longs intervalles. » (lettre LXIII)

mercredi 9 novembre 2011

"Le seul bien dont il serait beau d'être avare"



« Pourquoi nous plaindre de la nature ? Ce n’est pas elle qui manque de générosité : la vie est assez longue pour qui sait en user. Mais l’un est dominé par une insatiable avarice ; l’autre s’applique laborieusement à d’inutiles travaux ; un autre se noie dans le vice ; un autre croupit dans l’inertie ; un autre est agité d’une ambition toujours dépendante du jugement d’autrui ; un autre, dans l’entrainement d’une passion mercantile, est poussé, par l’espoir du gain, sur toutes les terres, sur toutes les mers. Quelques-uns sont tourmentés de l’ardeur des combats ; toujours rêvant à mettre les autres en péril, ou craignant d’y tomber eux-mêmes : il en est qui, faisant à des supérieurs une cour sans profit, se dévouent à une servitude volontaire. Plusieurs ne s’occupent qu’à envier la fortune d’autrui, où à maudire la leur. Beaucoup d’autres, sans aucun but certain, cèdent à une légèreté irrésolue, inconstante, importune à elle-même, qui les jette sans cesse en de nouveaux projets. Quelques-uns ne trouvent à rien assez d’attraits pour exciter leur activité ; et c’est engourdi et bâillant que la mort vient les surprendre. De sorte que je tiens pour vraie cette sentence échappée comme un oracle au plus grand des poètes : « La plus petite partie de notre vie est celle que nous vivons. » »
(...)
« Nul ne laisse usurper son champ ; et, pour la plus petite discussion sur le bornage, on fait voler les pierres et les javelots ; et chacun souffre qu’on empiète sur sa vie ; bien plus, c’est nous-mêmes qui y introduisons le nouveau possesseur. On ne trouve personne qui veuille partager son argent ; et chacun distribue sa vie à tout-venant. Tous s’attachent à ménager leur patrimoine ; mais, dès qu’il s’agit de la perte du temps, ils sont prodigues à l’excès du seul bien dont il serait beau d’être avare. »
(Sénèque, De la brièveté de la vie)

Et pour une fois, une illustration musicale. Sénèque aurait-il apprécié? Oh, bah.

jeudi 27 octobre 2011

"Imitons Démocrite plutôt qu’Héraclite"



Fréquenter la blogosphère revient à faire une expérience particulière de l’âme humaine.
Bien des gens, en effet, protégés par leur anonymat et le caractère impersonnel des échanges, s’y laisse aller à leurs mauvais penchants. Ils se déboutonnent et semblent prendre plaisir à exhiber les parties les plus laides et les plus ridicules de leur anatomie spirituelle.
La vanité, particulièrement, se montre dans toute son ampleur et dans l’infinie variété de ses formes, sans doute parce qu’elle est un travers si répandue et sans doute aussi parce la blogosphère attire naturellement ceux qui, sans talent particulier, ont néanmoins une haute opinion d’eux-mêmes - ou qui voudraient tellement pouvoir entretenir une haute opinion d’eux-mêmes.
Il est si facile de se croire quelqu’un, seul derrière son écran. Pour beaucoup la tentation est simplement trop tentante.
Pour ne pas développer une misanthropie excessive, et par ailleurs désagréable à vivre, l’internaute fera donc bien de garder à l’esprit qu’internet a un effet déformant et que parfois les hommes valent mieux que leurs masques - parfois seulement, mais parfois quand même (parfois aussi ils sont pires, certes).
Il fera bien également de quitter régulièrement son écran pour s’adonner à la lecture lente et assidue de vieux livres - car ces vieux ouvrages, écrits avec un soin dont nous n’avons plus aujourd’hui qu’une trop vague idée, sont un parfait antidote contre la tentation de se croire quelqu’un. Ils nous ramènent sans efforts à notre vraie place et nous rappellent ce qu’est la véritable grandeur. Ils nous apprennent l’humilité, l’admiration et les vertus de la rumination. Et par ailleurs ils regorgent d’excellents conseils.
Tel celui-ci, que j’ai récemment retrouvé chez Sénèque. Ne jurerait-on pas que le précepteur de Néron connaissait internet, deux mille ans avant son apparition ?

« Il faut donc nous accoutumer à regarder les vices des hommes non comme odieux, mais comme ridicules ; imitons Démocrite plutôt qu’Héraclite. Car celui-ci pleurait toutes les fois qu’il sortait en public ; celui-là riait. L’un, dans tout ce que nous faisons, ne voyait que misère, l’autre que folie. Il faut donc attacher à tout peu d’importance, et tout supporter avec calme ; il est plus dans l’humanité de se moquer de la vie que de la déplorer. D’ailleurs, on mérite mieux du genre humain à en rire qu’à en pleurer. Dans le premier cas on laisse quelque place à l’espérance ; dans le second, il y a sottise à gémir sur ce qu’on désespère de pouvoir corriger. » (De la tranquillité de l’âme)

jeudi 20 octobre 2011

"Une tête d'Anglais"


Les grands peintres, dit-on, sont capables de saisir sur leurs toiles le caractère de ceux qu’ils peignent, et c’est sans doute cette croyance qui rend certains portraits si fascinants. Nous essayons de deviner, en les regardant, à quoi pouvait bien ressembler l’âme de celui dont nous contemplons l’effigie.
J’avoue avoir toujours eu du mal à me faire une idée arrêtée concernant la véracité de cette croyance. D’une part il me semble extrêmement difficile, pour dire le moins, de capter dans une image figée un objet aussi mouvant et complexe que le caractère d’un homme.
Si vous en doutez, pensez donc à la dernière photographie que vous avez vu de vous !
Mais, d’un autre côté, peut-il y avoir tant de fumée sans qu’il y ait au moins un peu de feu ? Une idée soutenue par tant de gens intelligents depuis tant de siècles peut-elle être totalement fausse ? Et si l’on faisait mon portrait, ne chercherais-je pas avant tout à savoir s’il est « ressemblant », c’est à dire s’il rend bien justice à ce que je crois être ?
A ce propos, je me souviens encore d’une remarque faite par mon père, il y a bien des années de cela, devant quelques portraits peints par Holbein. Les personnes représentées, disait-il, en hochant la tête, avaient bien « des têtes d’Anglais ». Par quoi je comprenais, confusément (j’étais très jeune alors), qu’il voulait dire qu’ils avaient l’air d’avoir avalé un parapluie. Pète-sec et hautains, en d’autres termes.


Depuis je regarde les toiles d’Holbein avec une attention particulière, chaque fois qu’il m’est donné d’en voir. Les Anglais peints par Holbein ont-ils réellement cette expression que mon père prétendait voir ? et surtout, cela révèle-t-il leur caractère individuel ou bien leur anglicité, comme mon père le sous-entendait ?


Bien évidemment les toiles ne me répondent pas. Mais au cours de mes lectures, je suis tombé sur certaines choses qui tendent à me confirmer que, sans doute, mon père avait raison.

Et par exemple celle-ci, tirée des Notes sur l’Angleterre de Montesquieu, et dont je ne me lasse pas : « Les femmes », dit Montesquieu, « y sont réservées, parce que les Anglais les voient peu ; elles s’imaginent qu’un étranger qui leur parle veut les chevaucher. « Je ne veux point, disent-elles, give to him encouragement » ». Notez bien que ce caractère de poisson froid des Anglais n’a pas que des désavantages, loin de là, et qu’il va avec certaines qualités ; mais c’est là un autre sujet.

« Mon père avait raison » : n’est-ce pas aussi à ce genre de remarque que nous nous rendons compte que les années ont passé ?

jeudi 13 octobre 2011

La France, pays de Descartes...


« Toutefois, leur façon de philosopher est fort commode, pour ceux qui n’ont que des esprits fort médiocres ; car l’obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu’ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s’ils les savaient, et soutenir tout ce qu’ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles sans qu’on ait moyen de les convaincre. En quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l’aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure. » (Discours de la méthode)

Ca se bouscule au fond de la cave...





Et ça se bouscule à l'entrée...

jeudi 6 octobre 2011

"Je connais les hommes"

Lorsque j'entends parler Ségolène Royal, je ne peux m'empêcher de penser à cela :


Certains hommes sont misogynes, certaines femmes sont les ennemies de la gent masculine. Les raisons de ces dispositions du caractère importent peu, seule comptent leur existence.
Mon instinct me dit que Marie-Ségolène appartient à cette dernière catégorie et comme, jusqu'à maintenant, mon instinct ne m'a jamais trompé, je suis ses indications.
Cela a évidemment pour conséquence qu'il me sera toujours impossible de voter pour elle. Le seppuku, très peu pour moi.
Mais tout de même, quel dommage! Une candidate qui a des propositions si brillantes, si évidemment adaptées aux problèmes de notre cher et vieux pays!
Vraiment, je suis bien fâché de devoir suivre mon instinct.

jeudi 29 septembre 2011

Eloge de la lenteur



Pascal disait que tout le malheur des hommes venait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.
Je le paraphraserais volontiers en disant qu’une bonne partie de nos maux viennent de ce que nos gouvernants ne savent demeurer en repos à leur place ; qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’agir, de décider, de légiférer, de décréter, chaque jour que Dieu fait, sans se laisser ni le temps de la délibération ni le temps de l’observation. Tout problème qui se résout par l’action tranquille des simples citoyens parait un échec pour eux ; tout problème pour lequel aucune solution satisfaisante n’existe, et qu’il conviendrait donc de tolérer par crainte d’empirer la situation, est une intolérable offense personnelle, et malheur à celui qui leur suggérerait que ne pas agir est parfois le meilleur service qu’ils pourraient rendre à leur pays.
Que ne peuvent-ils méditer ce que Burke écrivait à un membre de l’Assemblée Nationale, au début de 1791 :

« Je tiens cet effort continu et ininterrompu des membres de votre Assemblée pour une des causes des maux qu’ils ont provoqué. Ceux qui travaillent sans trêve ne peuvent pas avoir de véritable jugement. Vous ne vous donnez jamais le temps de retrouver votre sang froid. Vous ne pouvez jamais examiner, à partir de la perspective qui convient, le travail que vous avez terminé, avant d’ordonner qu’il y soit mis un point final. Vous ne pouvez jamais planifier le futur à partir du passé. Vous n’allez jamais par le pays pour observer, avec calme et sérénité, quels effets vos mesures produisent sur leurs objets. Vous ne pouvez jamais sentir clairement dans quelle mesure le peuple a vu sa condition améliorée ou dégradée par ce que vous avez fait, s’il s’est dépravé ou s’il est devenu meilleur. Vous ne pouvez pas voir de vos propres yeux les souffrances et les malheurs que vous provoquez. Vous les connaissez, mais à distance, à travers les propos de ceux qui flattent toujours le pouvoir en place et qui, tout en vous présentant les doléances, attisent votre colère contre les opprimés. Tels sont quelques uns des effets d’un labeur incessant, lorsque les hommes épuisent leur attention, brûlent leur chandelle par les deux bouts, et se retrouvent dans l’obscurité. - Malo meorum negligentiam, quam istorum historum obscuram diligentiam. »

jeudi 22 septembre 2011

"Les plus grands gaspilleurs de la société"



Dans La richesse des nations (1776), Adam Smith écrivait, avec une pointe d’indignation qui ne lui était pas coutumière :

Les rois et les ministres font preuve de la plus haute impertinence et de la plus haute présomption lorsqu'ils prétendent diriger les affaires domestiques des particuliers et restreindre leurs dépenses, soit par des lois somptuaires, soit en prohibant l'importation de marchandises de luxe. Ils sont toujours eux-mêmes, et sans aucune exception, les plus grands gaspilleurs de la société. Qu'ils s'occupent bien de leurs propres dépenses et ils peuvent se reposer sur les particuliers pour bien s'occuper des leurs. Si leur propre extravagance ne ruine pas l'Etat, celle de leurs sujets ne le fera jamais.

Aujourd’hui, manifestement, rien n’a changé, à part les noms. Nous n’avons plus de rois ni de lois somptuaires, mais les pouvoirs publics prétendent toujours savoir mieux que les particuliers comment ils doivent dépenser leur argent. En fait, la prémisse tacite de presque toutes leurs actions et de la plupart de leurs discours semble être que seul l’argent dépensé par l’Etat peut être bien dépensé. Et pendant ce temps, nos gouvernements démocratiques sont, très exactement comme les souverains d’antan, « les plus grands gaspilleurs de la société ». Assis sur des montagnes de dettes, ils font les gros yeux aux banquiers imprudents, poussent des cris d’orfraie devant les salaires « excessifs » de certains patrons, morigènent et taxent les particuliers pour leur apprendre à bien consommer et à ne pas « gaspiller » les ressources.
Cette mauvaise comédie, qui n’a même pas pour elle le charme de la nouveauté, pourrait nous inciter au cynisme et au découragement, mais je préfère y trouver un motif d’optimisme : le mal est probablement sans remède - ou tout au moins destiné à réapparaitre régulièrement - mais, avec du courage et de la détermination, le patient y survivra. Comme il y a toujours survécu.



jeudi 15 septembre 2011

TANTO NOMINI NULLUM PAR ELOGIUM




The new Oxford book of literary anecdotes est, comme son nom l’indique, une mine d’anecdotes sur le monde littéraire anglo-saxon, depuis le 14ème siècle jusqu’à nos jours (oui, je sais, j’ai des lectures bizarres. Et encore, si vous saviez tout...).
Beaucoup sont savoureuses, mais je crois bien que ma préférée reste encore celle-ci. Le sujet en est Frank Harris (1856-1931), un critique littéraire anglais qui eut son heure de gloire à l’orée du siècle dernier.
Au cours d’un diner mondain auquel assistait notre critique, la conversation se porta par hasard sur le sujet de l’homosexualité. Un silence gêné se fit immédiatement parmi les convives, car parler ouvertement du « crime contre nature » était encore considéré comme inconvenant à cette époque. Sans se troubler le moins du monde Harris continua à discourir, de sa puissante voix de basse que tout le monde pouvait désormais entendre. « L’homosexualité ? Non, je ne connais rien des joies de l’homosexualité. Sans aucun doute mon ami Oscar [Oscar Wilde] pourrais tout vous dire à ce sujet. »
Un silence encore plus profond descendit sur l’assemblée, pendant qu’Harris continuait, imperturbablement : « Mais je dois dire que si Shakespeare me demandait de m’y livrer avec lui, il me faudrait accepter. »

Riez si vous voulez (et c’est un peu le but) mais pensez-y : avez-vous jamais entendu expression plus frappante de l’admiration, que dis-je, de l’idolâtrie pour un auteur ?
Tout en plaisantant, je crois que dans le fond Harris était parfaitement sérieux. Et je le comprends très bien.
Shakespeare est réellement le plus grand.

dimanche 11 septembre 2011

La citation du jour (2)



"Il est préférable de chérir l'humanité et la vertu en laissant beaucoup à la libre volonté, au risque même de ne pas remplir entièrement l'objet qu'on se propose, que de travailler à réduire les hommes à n'être que de pures machines et les instruments d'une bienfaisance politique. Le monde y gagnera de toutes manières parce que, sans la liberté, il ne peut point exister de vertu."

Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution en France

vendredi 9 septembre 2011

La citation du jour (1)

"Nous vivons dans un temps où l'argent est nécessaire, même pour faire les choses qui valent mieux que lui. Il faut le mépriser et le garder."

Tocqueville, lettre à Gobineau, 8 janvier 1856

dimanche 4 septembre 2011

Reiser et les Rrrominets

J’ai, je l’avoue, un certain faible pour Reiser, dont ni les ans ni la réflexion ne sont tout à fait parvenus à me guérir.
Oh, je devine ce que vous allez me dire : « Quoi ? Mais c’est un gauchiste ! Il cultive la laideur ! Sans compter qu’un certains nombre de ses dessins ne sont pas, et c’est le moins que l’on puisse dire, à mettre entre toutes le mains ! »
Et, certes, tout cela est vrai. Mais songez que votre serviteur a commencé sa carrière intellectuelle avec des idées bien à gauche sur bien des points. Il faut bien qu’il en reste un petit quelque chose. Et puis il me semble aussi que, en toute objectivité, Reiser était un dessinateur hors du commun, doublé d’un observateur aigu, bien que partial, du monde contemporain. Son sens du gag et de la narration fait souvent merveille, même pour raconter des choses que la moralité réprouve et que la réflexion désavoue.
Bref, Reiser continue à me faire rire, en dépit du fossé intellectuel qui aujourd’hui me sépare de lui. Je cède d’autant plus volontiers à cette faiblesse que Reiser savait à l’occasion se moquer - et avec talent - de sa famille politique et des idées qui lui étaient chères, comme l’écologie.
Bien évidemment c’est plutôt ce genre de dessins que l’on trouvera ici.
Et d’abord, pour commencer gentiment, un mini récit dédié à tous nos vaillants défenseurs de Rrroms en situation irrégulière - un mini récit dessiné du temps où, même à gauche, on les appelait encore « les gitans ».