Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

mardi 22 novembre 2011

Libéralisme érotique



Il est courant d’entendre aujourd’hui, de la part de ceux qui ont quelques lettres, que les penseurs libéraux seraient « individualistes », en ce sens qu’ils considéreraient les êtres humains comme des individus isolés, séparés les uns des autres, et reliés uniquement par des liens basés sur un calcul égoïste d’intérêt. Ce qui doit bien entendu être compris comme une condamnation dudit « libéralisme », qui n’aboutirait qu’à transformer les sociétés humaines en une poussière d’individus, asociaux, froids, et malheureux. La vie, en régime « libéral », serait en somme « mean, brutish and nasty », à défaut d’être « short » et « poor ».
Cette caractérisation présente quelque vraisemblance, à condition de ne pas y regarder de trop près, lorsque l’on pense à Hobbes ou à Locke. Elle est tout à fait fausse si l’on examine les écrits de Smith et, plus encore, ceux de Montesquieu.
Ce dernier, en bon Français, est sans doute l’un des philosophes qui a le plus profondément réfléchi à la question de la différence des sexes et à ce que cette différence implique pour la vie humaine en général, et pour l’ordre politique en particulier.
« Libéral » et « érotique » ne sont pas des termes que nous avons l’habitude de voir associés, et cependant, si j’osais, il me semble qu’il ne serait pas inapproprié de qualifier les écrits de Montesquieu de « libéralisme érotique ».
Oui, oui, vous avez bien lu. Vous ne me croyez pas ? Plongez-vous par exemple dans les Lettres persanes, en essayant d’oublier les sollicitations vulgaires et incessantes qui nous entourent, et dites moi ce que vous en pensez.
Et pour vous inciter à lire ou à relire ce livre merveilleux, scintillant d’esprit et impressionnant de profondeur, deux extraits, qui ont bien sûr pour sujet la différence :

« Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement que les Français ne s’y piquent guère de constance. Ils croient qu’il est aussi ridicule de jurer à une femme qu’on l’aimera toujours, que de soutenir qu’on se portera toujours bien, ou qu’on sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de son côté, leur promet d’être toujours aimable, et, si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la leur. » (lettre LV)

« Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui qui leur plaît encore davantage : il consiste dans une espèce de badinage dans l’esprit qui les amuse en ce qu’il semble leur promettre à chaque instant ce que l’on ne peut tenir que dans de trop longs intervalles. » (lettre LXIII)

mercredi 9 novembre 2011

"Le seul bien dont il serait beau d'être avare"



« Pourquoi nous plaindre de la nature ? Ce n’est pas elle qui manque de générosité : la vie est assez longue pour qui sait en user. Mais l’un est dominé par une insatiable avarice ; l’autre s’applique laborieusement à d’inutiles travaux ; un autre se noie dans le vice ; un autre croupit dans l’inertie ; un autre est agité d’une ambition toujours dépendante du jugement d’autrui ; un autre, dans l’entrainement d’une passion mercantile, est poussé, par l’espoir du gain, sur toutes les terres, sur toutes les mers. Quelques-uns sont tourmentés de l’ardeur des combats ; toujours rêvant à mettre les autres en péril, ou craignant d’y tomber eux-mêmes : il en est qui, faisant à des supérieurs une cour sans profit, se dévouent à une servitude volontaire. Plusieurs ne s’occupent qu’à envier la fortune d’autrui, où à maudire la leur. Beaucoup d’autres, sans aucun but certain, cèdent à une légèreté irrésolue, inconstante, importune à elle-même, qui les jette sans cesse en de nouveaux projets. Quelques-uns ne trouvent à rien assez d’attraits pour exciter leur activité ; et c’est engourdi et bâillant que la mort vient les surprendre. De sorte que je tiens pour vraie cette sentence échappée comme un oracle au plus grand des poètes : « La plus petite partie de notre vie est celle que nous vivons. » »
(...)
« Nul ne laisse usurper son champ ; et, pour la plus petite discussion sur le bornage, on fait voler les pierres et les javelots ; et chacun souffre qu’on empiète sur sa vie ; bien plus, c’est nous-mêmes qui y introduisons le nouveau possesseur. On ne trouve personne qui veuille partager son argent ; et chacun distribue sa vie à tout-venant. Tous s’attachent à ménager leur patrimoine ; mais, dès qu’il s’agit de la perte du temps, ils sont prodigues à l’excès du seul bien dont il serait beau d’être avare. »
(Sénèque, De la brièveté de la vie)

Et pour une fois, une illustration musicale. Sénèque aurait-il apprécié? Oh, bah.