Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

samedi 29 décembre 2012

Une réunion du Front de Gauche en 1848




Février 1848, Louis-Philippe vient d’être chassé par l’émeute parisienne, la deuxième République est proclamée. Quelques semaines plus tard ont lieu les élections à l’Assemblée Nationale. Frédéric, le « héros » de L’éducation sentimentale, « homme de toutes les faiblesses », se laisse persuader qu’il pourrait y être élu. Mais pour y parvenir il a besoin d’être recommandé aux électeurs de sa circonscription par un club politique de la capitale. Le tout est donc de trouver un club qui veuille bien parrainer sa candidature...

Mais Dussardier se mit en recherche, et lui annonça qu’il existait, rue Saint-Jacques, un club intitulé Le club de l’intelligence. Un nom pareil donnait bon espoir. D’ailleurs, il amènerait des amis.
(...)
Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il y avait un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant la tribune, et de chaque côté deux autres plus basses, pour les secrétaires. L’auditoire qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de pions, d’hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d’une femme ou le bourgeron d’un ouvrier. Le fond de la salle était même plein d’ouvriers, venus là, sans doute, par désœuvrement, ou qu’avaient introduits des orateurs pour se faire applaudir.
(...)
Il aperçut, devant lui, Pellerin à la tribune. L’artiste le prit de haut avec la foule.
- « Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l’Art dans tout cela ? Moi, j’ai fait un tableau... »
- « Nous n’avons que faire des tableaux ! » dit brusquement un homme maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes.
Pellerin se récria qu’on l’interrompait.
Mais l’autre, d’un ton tragique :
- « Est-ce que le gouvernement n’aurait pas dû déjà abolir, par un décret, la prostitution et la misère ? »
Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il tonna contre la corruption des grandes villes.
- « Honte et infamie ! On devrait happer les bourgeois au sortir de la Maison-d’or et leur cracher à la figure ! Au moins, si le gouvernement ne favorisait pas la débauche ! Mais les employés de l’octroi sont envers nos filles et nos sœurs d’une indécence !... »
Une voix proféra de loin :
- « C’est rigolo ! »
- « A la porte ! »
- « On tire de nous des contributions pour solder le libertinage ! Ainsi, les forts appointements d’acteur... »
- « A moi ! » s’écria Delmar.
Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose ; et, déclarant qu’il méprisait d’aussi plates accusations, s’étendit sur la mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer de l’instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre ; et, d’abord, plus de directions, plus de privilèges ! 
- « Oui ! d’aucune sorte ! »
Le jeu de l’acteur échauffait la multitude, et des motions subversives se croisaient.
- « Plus d’académies ! Plus d’Institut ! »
- « Plus de missions ! »
- « Plus de baccalauréat ! »
- « A bas les grades universitaires ! »
- « Conservons les », dit Sénécal, « mais qu’ils soient conférés par le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge ! »
Le plus utile, d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer le niveau sur la tête des riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu’il s’interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée et comme se berçant  sur cette colère qu’il soulevait.
Puis, il se remit à parler d’une façon dogmatique, en phrases impérieuses comme des lois. L’Etat devait s’emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fond social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaient bonnes dans l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ; et, revenant aux élections :
- « Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs ! Quelqu’un se présente-t-il ? »
Frédéric se leva.

lundi 17 décembre 2012

Evil is of old date




 « L’étude de l’histoire économique de la France nous révèle une autre circonstance encore comme ayant servi d’obstacle au développement de l’esprit capitaliste. Il s’agit de la prédilection du Français pour la carrière sûre, stable (et honorifique) de fonctionnaire. Cette « plaie du fonctionnarisme » pour nous servir de l’expression d’un historien autorisé du commerce français, cette « folie française des offices » selon l’expression d’un autre auteur non moins autorisé, qui va de pair avec « le dédain des carrières industrielles et commerciales » se manifeste dès le XVème siècle et subsiste encore de nos jours. Elle est un indice de la faible prédisposition des Français à s’assimiler complètement l’esprit capitaliste. Tous ceux qui le pouvaient se retiraient de la vie des affaires et se gardaient même d’y entrer et employaient leur fortune à l’achat d’une charge (ce qui était encore possible jusqu’au XVIIIème siècle). L’histoire de la France nous fournit des preuves abondantes de la diffusion de cette mentalité dans toutes les couches de la population.
A ces tendances se rattache étroitement (à la fois comme leur cause et comme leur effet) la faible estime dans laquelle on avait toujours tenu en France, du moins jusqu’à la monarchie de Juillet, le commerce et l’industrie. En disant cela, je ne fais pas seulement allusion au fait que les riches cherchaient à acquérir la noblesse, que les nobles ont été considérés jusqu’à la fin du XVIIIème siècle comme formant un état privilégié et que la loi elle-même voyait dans le négoce une occupation « dégradante » : il n’y a rien là de spécifiquement français, les mêmes tendances et préjugés ayant existe en Angleterre (et y persistant encore en partie de nos jours). Ce que je veux relever ici, c’est uniquement le mépris avec lequel on considérait l’activité commerciale et industrielle, c’est l’opinion dédaigneuse qu’on avait de leur valeur sociale et qui, si on fait abstraction de l’Espagne, a trouvé en France, jusqu’à une période assez avancée du XVIIIème siècle, sa plus forte expression.
« S’il y a mépris au monde, il est sur le marchand », disait au XVIème siècle un bon connaisseur de son temps, en parlant de la mentalité des couches supérieures de la population française. A l’époque dont il s’agit, l’Allemagne était encore un des pays qui, sous ce rapport, pouvait être comparé à la France, l’Angleterre ayant depuis un certain temps déjà dépassé cette phase. Mais ce que disait Montesquieu (et il ne fut pas le seul à le dire) vers le milieu du XVIIIème siècle n’était même plus applicable à l’Allemagne d’alors : « Tout est perdu lorsque la profession lucrative du traitant parvient encore par ses richesses à être une profession honorée... un dégoût saisit tous les autres états, l’honneur y perd toute sa considération, les moyens lents et naturels de se distinguer ne touchent plus et le gouvernement est frappé dans son principe... ».

Werner Sombart, Les Bourgeois.

lundi 10 décembre 2012

Moeurs du Grand Siècle (2)




Suite et fin du portrait du duc de Vendôme par Saint Simon. Ci dessus, un portrait de Guido Alberoni, qui commença sa carrière comme amant de M. de Vendôme et la finit comme Cardinal après avoir manqué d'être pape. O tempora, o mores...

"Le soldat et le bas officier l’adoraient pour sa familiarité avec eux et la licence qu’il tolérait pour s’en gagner les cœurs, dont il se dédommageait par une hauteur sans mesure avec tout ce qui était élevé en grade ou en naissance. Il traitait à peu près de même ce qu’il y avait de plus grand en Italie, qui avait si souvent affaire à lui. C’est ce qui fit la fortune du fameux Alberoni. 
Le duc de Parme eut à traiter avec M. de Vendôme : il lui envoya l’évêque de Parme, qui se trouva bien surpris d’être reçu par M. de Vendôme sur sa chaise percée, et plus encore de le voir se lever au milieu de la conférence, et se torcher le cul devant lui. Il en fut si indigné, que, toutefois sans mot dire, il s’en retourna à Parme sans finir ce qui l’avait amené, et déclara à son maitre qu’il n’y retournerait de sa vie après ce qui était arrivé. Alberoni était fils d’un jardinier, qui, se sentant de l’esprit, avait pris un petit collet, pour, sous une figure d’abbé, aborder où son sarrau de toile eût été sans accès. Il était bouffon : il plut à Monsieur de Parme, comme un bas valet dont on s’amuse ; en s’en amusant, il lui trouva de l’esprit, et qu’il pouvait n’être pas incapable d’affaires. Il ne crût pas que la chaise percée de M. de Vendôme demandât un autre employé : il le chargea d’aller continuer et finir ce que l’évêque de Parme avait laissé à achever. Alberoni, qui n’avait point de morgue à garder, et qui savait très bien quel était Vendôme, résolut de lui plaire à quelque prix que ce fût pour venir à bout de sa commission au gré de son maître, et s’avancer par là auprès de lui. Il traita donc avec M. de Vendôme sur sa chaise percée, égaya son affaire par des plaisanteries qui firent d’autant mieux rire le général, qu’il l’avait préparé par force louanges et hommages. Vendôme en usa avec lui comme il avait fait avec l’évêque, il se torcha le cul devant lui. A cette vue Alberoni s’écrie : O culo di angelo !... et courut le baiser. 
Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie. Monsieur de Parme, qui dans sa position avait plus d’une chose à traiter avec M. de Vendôme, voyant combien Alberoni y avait heureusement commencé, se servit toujours de lui, et lui prit à tâche de plaire aux principaux valets, de se familiariser avec tous, de prolonger ses voyages. Il fit à M. de Vendôme, qui aimait les mets extraordinaires, de soupes au fromage, et d’autres ragoûts étranges, qu’il trouva excellents.
Il voulut qu’Alberoni en mangeât avec lui, et, de cette sorte, il se mit si bien avec lui, qu’espérant plus de fortune dans une maison de bohème et de fantaisies qu’à la cour de son maître, où il se trouvait de trop bas aloi, il fit en sorte de se faire débaucher d’avec lui, et de faire accroire à M. de Vendôme que l’admiration et l’attachement qu’il avait conçu pour lui lui faisait sacrifier tout ce qu’il pouvait espérer de fortune à Parme. Ainsi il changea de maître, et bientôt après, sans cesser son métier de bouffon et de faiseur de potages et de ragoûts bizarres, il mit le nez dans les lettres de M. de Vendôme, y réussit à son gré, devint son principal secrétaire, et celui à qui il confiait tout ce qu’il avait de plus particulier et de plus secret. Cela déplut fort aux autres ; la jalousie s’y mit au point que, s’étant querellé dans une marche, Magnani le courut plus de mille pas à coups de bâton, à la vue de toute l’armée. M. de Vendôme le trouva mauvais, mais ce fut tout ; et Alberoni, qui n’était pas homme à quitter prise pour si peu de choses et en si beau chemin, s’en fit un mérite auprès de son maître, qui, le goûtant de plus en plus, et lui confiant tout, le mit de toutes ses parties, et sur le pied d’un ami de confiance plutôt que d’un domestique, à qui ses familiers même et les plus haut huppés de son armée firent la cour."

lundi 3 décembre 2012

Moeurs du Grand Siècle (1)





Louis Joseph de Bourbon, duc de Vendôme, fut l’un des grands généraux de Louis XIV, mais il fut aussi l’un des personnages les plus hauts en couleurs de cette cour qui n’en manquait pas. Le marquis d’Argenson disait de lui qu’il avait poussé le libertinage, la malpropreté et la paresse à un excès prodigieux.
Nous gémissons ou nous nous indignons sur les mœurs, les prébendes, la sottise et la malhonnêteté de notre classe politique, et nous n’avons que trop de raisons de le faire. Pourtant nous ne devons pas perdre de vue que le vice ne connait pas d’époque et qu’être gouverné par des sots bien nés n’est pas toujours un sort plus enviable que de subir les « élus de la  République ». Constatation désolante ou consolante selon le point de vue auquel on se place, mais en tous cas, je le crois, propre à nous donner une plus juste appréciation des limites de la politique et de la nature humaine.
Et puis Saint-Simon écrit si bien...

« A mesure que son rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit de familiers, et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu, qui soutenait des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver. Il connut et abusa plus que personne de la bassesse du Français. Peu à peu il accoutuma les subalternes, puis de l’un à l’autre toute son armée, à ne l’appeler plus que Monseigneur et Votre Altesse. En moins de rien cette gangrène gagna jusqu’aux lieutenants généraux et aux gens les plus distingués, dont pas un, comme des moutons à l’exemple les uns des autres, n’osa plus lui parler autrement, et qui, l’usage ayant passé en droit, y auraient hasardé l’insulte si quelqu’un d’eux se fut avisé de lui parler autrement.
Ce qui est prodigieux à qui a connu le Roi galant aux dames une si longue partie de sa vie, dévot l’autre, souvent avec importunité pour autrui, et, dans toutes ces deux parties de sa vie, plein d’une juste, mais d’une singulière horreur pour tous les habitants de Sodome, et jusqu’au moindre soupçon de ce vice, Monsieur de Vendôme y fut plus salement plongé toute sa vie que personne, et si publiquement, que lui-même n’en faisait pas plus de façon que de la plus légère et de la plus ordinaire galanterie, sans que le Roi, qui l’avait toujours su, l’eût jamais trouvé mauvais, ni qu’il en eut été moins bien avec lui. Ce scandale le suivit toute sa vie à la cour, à Anet[1], aux armées. Ses valets et des officiers subalternes satisfirent toujours cet horrible goût, étaient connus pour tels, et comme tels étaient courtisés des familiers de M. de Vendôme et de ce qui voulait s’avancer auprès de lui. On a vu avec quelle audacieuse effronterie il fit publiquement le grand remède[2] par deux fois, pris congé pour l’aller faire, qu’il fut le premier qui l’ait osé, et que sa santé devint la nouvelle de la cour, et avec quelle bassesse elle y entra à l’exemple du Roi, qui n’aurait pas pardonné à un fils de France ce qu’il ménagea avec une faiblesse si étrange et si marquée pour Vendôme.
Sa paresse était à un point qui ne se peut concevoir : il a pensé être enlevé plus d’une fois pour s’être opiniâtré dans un logement plus commode mais trop éloigné, et risqué le succès de ses campagnes, donné même des avantages considérables à l’ennemi, pour ne se pouvoir résoudre à quitter un camp où il se trouvait logé à son aise. Il voyait peu à l’armée lui-même : il s’en fiait à ses familiers, que très souvent encore il n’en croyait pas. Sa journée, dont il ne pouvait troubler l’ordre ordinaire, ne lui permettait guère de faire autrement. Sa saleté était extrême ; il en tirait vanité : les sots le trouvaient un homme simple. Il était plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisaient leurs petits à ses côtés. Lui même ne s’y contraignait de rien. Une de ses thèses était que tout le monde en usait de même, mais n’avait pas la bonne foi d’en convenir comme lui ; il le soutint à jour à Mme la princesse de Conti, la plus propre personne du monde, et la plus recherchée dans sa propreté.
Il se levait assez tard à l’armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres et y donnait ses ordres du matin. Qui avait affaire à lui, c’est-à-dire pour les officiers généraux et les gens distingués, c’était le temps de lui parler. Il avait accoutumé l’armée à cette infamie. Là il déjeunait à fond, et souvent avec deux ou trois familiers, rendait d’autant, soit en mangeant, soit en écoutant, ou en donnant ses ordres ; et toujours force spectateurs debout. Il faut passer ces honteux détails pour le bien connaitre. Il rendait beaucoup ; quand le bassin était plein à répandre, on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie pour l’aller vider, et souvent plus d’une fois. Les jours de barbe, le même bassin dans lequel il venait de se soulager, servait à lui faire la barbe. C’était une simplicité de mœurs, selon lui, digne des premiers Romains, et qui condamnait tout le faste et le superflu des autres. Tout cela fini, il s’habillait, puis jouait gros jeu au piquet ou à l’hombre ; ou, s’il fallait absolument monter à cheval pour quelque chose, c’en était le temps. L’ordre donné au retour, tout était fini chez lui. Il soupait avec ses familiers largement : il était grand mangeur, d’une gourmandise extraordinaire, ne se connaissait à aucun mets, aimait fort le poisson, et mieux le passé et souvent le puant que le bon. La table se prolongeait en thèses, en disputes, et, par dessus tout, louanges, éloges, hommages toute la journée et de toutes parts. Il n’aurait pardonné le moindre blâme à personne : il voulait passer pour le premier capitaine de son siècle, et parlait indécemment du prince Eugène, et de tous les autres ; la moindre contradiction eut été un crime. »


[1] Château proche de Dreux, propriété du duc de Vendôme
[2] Les sels de mercure, censés guérir la syphilis.

jeudi 22 novembre 2012

Apologie de Rousseau




Jean-Jacques Rousseau n’a pas fort bonne réputation parmi les réacs de tous poils, je le sais bien et, dans une certaine mesure, je le comprends.
Les traditionnalistes qui ont lu Burke se souviendront que celui-ci décrivait Rousseau comme « le Socrate fou de l’Assemblée nationale», et ils verront en lui l’origine intellectuelle de cette Révolution qu’ils détestent. Les libéraux se souviendront que Rousseau n’a cessé de déclamer contre le commerce et de vanter l’austérité des Spartiates. Ils se souviendront aussi que Rousseau n’est, en apparence, que modérément favorable à la liberté individuelle et à la propriété privée, et ils le détesteront comme une sorte de proto-marxiste. Les plus pieux considéreront avec réprobation ses écrits sur la religion, qui certainement ne sont pas tendres avec le catholicisme, et ils repousseront avec dégoût ces œuvres dans lesquels Rousseau parle trop ouvertement de lui-même et notamment de certaines questions qu’il serait préférable de taire. Tous, enfin, se réuniront pour déclarer qu’un homme qui a abandonné ses enfants et qui néanmoins se permet d’écrire un livre sur l’éducation ne mérite pas d’être pris au sérieux - sans même parler du caractère profondément immoral d’un tel abandon.
Tous repousserons Rousseau du pied, dans l’enfer progressiste auquel il leur semble appartenir. Tous auront leurs raisons pour ce faire, et cependant tous se tromperont.
Oui, tous se tromperont.
« Lecteurs », écrit Rousseau dans l’Emile, « j’entends vos murmures, et je les brave. »
Tout comme lui je les brave, car j’affirme hautement que ceux qui se refusent à lire sérieusement Rousseau se font d’abord du tort à eux-mêmes.
Les plus littéraires se privent de l’un des plus grands prosateur de langue française ; ceux ayant le tempérament plus philosophique se privent de l’un des penseurs modernes les plus profonds et les plus subtils ; ceux qui se passionnent pour la politique se privent d’un des plus puissants critiques du projet politique moderne ; ceux qui sont intéressés par les questions psychologiques se privent d’un analyste de l’âme humaine infiniment supérieur à Freud ; ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées et des mœurs se coupent d’une source essentielle pour comprendre l’homme occidental d’aujourd’hui.
J’ai parlé de lire sérieusement Rousseau. C’est bien là en effet le principal obstacle. Le lire sérieusement cela signifie lui faire crédit. Lui faire crédit concernant sa cohérence. Lui faire crédit concernant la vérité de ce qu’il dit. Cela signifie être patient et humble : celui que nous lisons n’est pas un écrivain ordinaire, ne nous empressons donc pas de conclure qu’il se trompe ou se contredit. Cela n’est pas facile, je le reconnais, car Rousseau n’est pas avare en affirmations paradoxales, en revirement apparents, en formules hyperboliques. Mais ceux qui sauront résister à cette première impression découvrirons, par-delà la rhétorique flamboyante, un raisonneur très exact et méticuleux et, sur le plan politique, un penseur beaucoup moins révolutionnaire qu’il ne veut bien s’en donner l’air. Oui, par certains aspects, Rousseau est un fieffé réactionnaire.
Gardons donc à l’esprit ce que Coleridge disait, à propos de ceux qui critiquent Shakespeare pour ses extravagances et ses irrégularités supposées, à savoir qu’ils agissent comme des pédants qui reprochent à l’aigle de ne pas avoir les dimensions du cygne.
Gardons surtout à l’esprit que Rousseau lui-même avait parfaitement conscience du fait que ses écrits pouvaient sembler décousus, incohérents, provoquant, paradoxaux. « Lecteurs vulgaires », disait-il, « pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire lorsqu’on réfléchit et, quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. »
Ne soyons donc pas des lecteurs « vulgaires » (oui, car Rousseau, ce grand démocrate, est en réalité un impitoyable « élitiste » - ce qui ne contribue pas peu à me le rendre sympathique). Lisons-le avec attention, sans préjugés autant que possible, car ce n’est qu’à cette condition que ses richesses se découvriront à nous.
N’allez pas tirer de conclusions hâtives de ces quelques conseils : l’auteur de ces lignes n’est pas rousseauiste, si tant est que ce terme ait un sens. Mais être en désaccord avec un auteur sur quelques points essentiels n’empêche pas, ne devrait pas empêcher, de reconnaitre sa grandeur. Comme le disait à peu près Nietzsche, ce disciple méconnu de Rousseau : les erreurs des grands hommes seront toujours plus intéressantes que les vérités des hommes petits.
Si vous ne m’en croyez pas, écoutez du moins ce qu’en dit quelqu’un qui l’a beaucoup étudié et qui ne saurait être soupçonné de complaisances progressistes :


« Il y a au moins un philosophe moderne qui échappe aux critiques que j’ai formulé et qui partage, à beaucoup d’égards, les mérites des philosophes anciens : c’est Rousseau. En tout cas c’est l’auteur moderne pour lequel j’ai depuis le début l’admiration et l’intérêt les plus soutenus. Or Rousseau appartient certainement au canon des philosophes, même si le lieu commun autorisé sera de dire que Kant ou Hegel sont plus profonds. Mais laissons la profondeur. Il n’y a pas d’auteur qui dise plus en moins de mots que Rousseau, il n’y a pas d’auteur qui déroule avec plus de rapidité, de finesse et de complétude toutes les facettes du phénomène qu’il s’attache à décrire, il n’y a pas d’auteur capable de comprendre avec plus d’impartialité les dispositions les plus différentes ou les plus éloignées l’âme humaine. Dans chaque page de Rousseau, une rhétorique infaillible donne expression aux mouvements de l’âme les plus délicats et les plus variés.
Peut-être parce que je suis très impatient, sa rapidité surtout m’émerveille. Rousseau a déjà parcouru toutes les pièces de la maison, du rez-de-chaussée au galetas, et il herborise à loisir dans le jardin tandis que Kant se demande encore si, et à quelles conditions, il lui sera permis de franchir le seuil. Mais Hölderlin l’a dit très justement : avec toute sa rapidité, Rousseau est « une âme de grande patience ». Dans le Discours sur les origines de l’inégalité, sa plume ailée raconte l’histoire la plus longue, la plus lente, la plus improbable, celle du devenir homme de l’animal humain. Aucun texte ancien ou moderne n’a autant de densité. Bien sûr, sa popularité a nui à sa gloire, mais il n’y est pour rien si on a traîné ses restes au milieu des braillards. »

Pierre Manent, Le regard politique

dimanche 11 novembre 2012

Le procès de Flaubert





« La censure n’a cessé de battre en retraite tout au long de ces deux derniers siècles, les artistes obtenant victoire sur victoire. Les couches supérieures de la société sont hostiles à la censure qui représente pour elles l’obscurantisme religieux et les préjugés du vulgaire. Même quand les artistes sont condamnés, ils ont le soutien de l’opinion publique qui compte et ils finissent par être justifiés.
A cause de Madame Bovary, Flaubert est poursuivi en correctionnelle. Nous applaudissons tous à son acquittement ; il nous est impossible, lisant le compte rendu du procès, d’éprouver la moindre sympathie pour son accusateur, le substitut Pinard. Mais cette réaction est un de ces faciles réflexes où le sentiment de supériorité morale vient se confondre avec le contentement de soi. Nous sommes sans grand effort du bon côté. Les artistes sont les ennemis de la société bourgeoise ; pourtant celle-ci est tenue de les embrasser. Cela ne va pas, je crois, sans problèmes qui méritent réflexion. 
Bien sûr Flaubert était un homme très supérieur à son accusateur ; il attire tout de suite notre sympathie parce qu’il est un si grand écrivain et aussi parce qu’il représente ici la liberté d’expression si chère aux libéraux. Mais si nous lisons le compte rendu du procès avec un esprit ouvert, nous remarquons que les reproches du substitut ne sont pas toujours inintelligents et que la défense de Flaubert n’est pas toujours d’une candeur parfaite. Il ne réclame pas la liberté absolue d’expression parce que ce n’était pas encore un principe universellement accepté. Il nie simplement que son livre veuille saper les fondements des mœurs et de la religion. Or quant aux mœurs, il s’agit ici de la sainteté du mariage. Et tout lecteur honnête de Madame Bovary ne peut pas ne pas voir que le mariage comme la religion y sont traités avec mépris. Certes les personnes de bon sens ne voudront pas imiter Emma ni subir son désastre. Mais nul ne peut trouver dans ce roman de quoi s’attacher à l’ordre conventionnel qui est dévoilé dans sa faiblesse, sa vacuité, son hypocrisie. Si nous affirmons qu’un tel roman n’est pas une menace pour l’ordre établi, alors nous devons poser que la littérature en tant que telle est sans effet réel. 

Le substitut remarquait avec réprobation qu’il n’y a pas dans le roman de personnage faisant contrepoids à Emma et montrant que le choix de celle-ci était mauvais - on trouverait aisément de telles figures chez Jane Austen ou Tolstoï. L’observation est juste assurément et renvoie à cette faiblesse de la situation moderne du principe moral que nous avons déjà mentionné. Aucun moralité publique n’a une force tant soit peu comparable à celle de l’amour ou de l’art qui sont compris tous deux comme se situant par-delà le bien et le mal. Ce n’est que la pâle sociabilité du troupeau humain. Les maris, les officiels et les prêtres sont tous méprisables. Choisir entre la moralité officielle et la liberté romantique, ce n’est pas le choix d’Hercule ! Le vice devient spécialement attirant parce qu’il est à l’opposé de cette vertu méprisable et parce qu’il représente la liberté contre le conformisme. La menace de l’enfer disparaissant, la moralité perd sa sanction la plus impressionnante. Et il n’y a plus d’exemple social positif capable d’émouvoir les cœurs les plus nobles. C’est là sans nul doute pour la société une véritable crise morale même si bien sûr les critiques d’un censeur ne peuvent rendre à la morale sa vitalité ni fournir à l’artiste un sujet aussi propre à l’art qu’il est édifiant. Aux yeux de nombre des grands écrivains continentaux, la probité conduisait au pessimisme et au nihilisme. Peut-être ces auteurs furent-ils trop complaisants et même irresponsables dans leur haine du bourgeois. Jane Austen ne prouve-t-elle pas qu’on peut être à la fois un artiste honnête et un membre responsable de la société ? »

Allan Bloom, L’amour et l’amitié

dimanche 4 novembre 2012

Azincourt, morne plaine (2)




Puisque la première partie du récit de Michelet consacré à la bataille d’Azincourt semble avoir eu l’heur de plaire à certain(e)s, voici donc, à la demande générale et sous les acclamations, la suite du récit.
Et en bonus le célébrissime discours que l’Henry V de Shakespeare prononce avant la bataille, dit par Kenneth Branagh. Y a pas à dire, c’est beau, et rien que pour ça on pourrait presque (presque) pardonner à ces vaches d’Anglais de nous avoir foutu la pile ce jour-là.

« Les archers anglais, pour réveiller ces inertes masses, leur dardèrent, avec une extrême roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de fer baissèrent la tête, autrement les traits auraient pénétré par les visières des casques. Alors, des deux ailes, de Tramecourt, d’Azincourt, s’ébranlèrent lourdement, à grands renforts d’éperons, deux escadrons français ; ils étaient conduits par deux excellents hommes d’armes, messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier escadron, venant de Tramecourt, fut inopinément criblé en flanc par un corps d’archers cachés dans le bois ; ni l’un ni l’autre escadron n’arriva.
De douze cents hommes qui exécutaient cette charge, il n’y en avait plus cent vingt, quand ils virent heurter, aux pieux des Anglais. La plupart avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plut au ciel que tous eussent tombé ; mais les autres, dont les chevaux étaient blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses, qui revirent se ruer sur les rangs français. L’avant-garde, bien loin de pouvoir s’ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l’a vu, serrée à ne pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu dans cette masse compacte, les chevaux s’effrayant, reculant, s’étouffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures entre le fer et le fer.
Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant arcs et flèches, ils virent, fort à leur aise, avec les haches, les cognées, les lourdes épées et les massues plombées, démolir cette montagne d’hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils virent à bout de nettoyer l’avant-garde, et entrèrent, leur roi en tête, dans la seconde bataille.
C’est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français seraient venus fondre sur le roi d’Angleterre. Ils avaient fait vœu, dit-on, de mourir ou de lui abattre sa couronne ; un d’eux en détacha un fleuron ; tous y périrent. Ce on dit ne suffit pas aux historiens ; ils l’ornèrent encore, ils en font une scène homérique où le roi combat sur le corps de son frère blessé, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c’est le duc d’Alençon, commandant de l’armée française, qui tue le duc d’York, et fend la couronne du roi. Bientôt entouré, il se rend ; Henri lui tend la main ; mais déjà il était tué.
Ce qui est plus certain, c’est qu’à ce second moment de la bataille, le duc de Brabant arrivait en hâte. C’était le propre frère du duc de Bourgogne ; il semble être venu là pour laver l’honneur de la famille. Il arrivait bien tard, mais encore à temps pour mourir. Le brave prince avait laissé tous les siens derrière lui, il n’avait pas même vêtu sa cotte d’armes ; au défaut, il prit sa bannière, y fit un trou, y passa la tête, et se jeta à travers les Anglais, qui le tuèrent au moment même.
Restait l’arrière-garde, qui ne tarda pas à se dissiper. Une foule de cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s’étaient tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vient dire au roi qu’un corps français pille ses bagages, et d’autre part il voit l’arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens embarrassés par tant de prisonniers ; il ordonna à l’instant que chaque homme eût à tuer le sien. Pas un n’obéissait ; ces soldats, sans chausses ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors le roi désigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit l’historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens désarmés à qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid, furent égorgés, décapités, taillés en pièces !... L’alarme n’était rien. C’étaient des pillards du voisinage, des gens d’Azincourt, qui, malgré le duc de Bourgogne leur maître, avaient profité de l’occasion ; il les en punit sévèrement, quoiqu’ils eussent tiré du butin une riche épée pour son fils.
La bataille finie, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts, tandis qu’ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de dessous les cadavres, entre autres le duc d’Orléans. Le lendemain, au départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie. »


dimanche 28 octobre 2012

Azincourt, morne plaine





Le 25 Octobre 1415, jour de la Saint Crépin - à peu de choses près, il y a donc tout juste 597 ans - eut lieu la bataille d’Azincourt - sans doute une des plus fameuses défaites de la chevalerie française, qui faillit bien donner les clefs du royaume de France au roi d’Angleterre.
Que se serait-il passé si Henry V, désigné héritier du trône de France au traité de Troyes (1420), n’était pas mort juste deux mois, deux tout petits mois avant Charles VI ?
Jeanne d’Arc serait-elle resté paisiblement le reste de son âge à filer sa quenouille ? L’histoire de France se serait-elle arrêtée prématurément pour se confondre avec celle de l’Angleterre ? Y aurions-nous perdu au change ? Bien des questions sans réponses...
Ce qui n’est pas sans réponse, en revanche, c’est le pourquoi de cette défaite si française.
Voici comment Michelet décrit le début de la bataille.


« Les Anglais, ayant encore une nuit à eux, l’employèrent utilement à se préparer, à soigner l’âme et le corps, autant qu’il se pouvait. D’abord ils roulèrent leurs bannières, de peur de la pluie, mirent bas et plièrent les belles cottes d’armes qu’ils avaient endossés pour combattre. Puis, afin de passer confortablement cette froide nuit d’octobre, ils ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille qu’ils envoyaient chercher aux villages voisins. Les hommes d’armes remettaient des aiguillettes à leurs armures, les archers des cordes neuves aux arcs. Ils avaient depuis plusieurs jours taillé, aiguisé les pieux qu’ils plantaient ordinairement devant eux pour arrêter la gendarmerie. Tout en préparant la victoire, ces braves gens songeaient à leur salut ; ils se mettaient en règle du côté de Dieu et de la conscience. Ils se confessaient à la hâte, ceux du moins que les prêtres pouvaient expédier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas. Le roi avait ordonné le silence, sous peine, pour les gentlemen, de perdre leur cheval, et pour les autres l’oreille droite.
Du côté des Français, c’était autre chose. On s’occupait à faire des chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout à l’ennemi ; un bruit confus de gens qui criaient, s’appelaient, un vacarme de valets et de pages. Beaucoup de gentilshommes passèrent la nuit dans leurs lourdes armures, à cheval ; sans doute pour ne pas les salir dans la boue ; boue profonde, pluie froide ; ils étaient morfondus. Encore, s’il y avait eu de la musique... Les chevaux même étaient tristes ; pas un ne hennissait... A ce fâcheux augure, joignez les souvenirs ; Azincourt n’est pas loin de Créci.
(...)
Les deux armées faisaient un étrange contraste. Du côté des Français, trois escadrons énormes, comme trois forêts de lances, qui, dans cette plaine étroite, se succédaient à la file et s’étiraient en profondeur ; au front, le connétable, les princes, les ducs d’Orléans, de Bar, d’Alençon, les comtes de Nevers, d’Eu, de Richemont, de Vendôme, une foule de seigneurs, une iris éblouissante d’armures émaillées, d’écussons, de bannières, les chevaux bizarrement déguisés dans l’acier et dans l’or. Les Français avaient aussi des archers, des gens des communes ; mais où les mettre ? Les places étaient comptées, personne n’eut donné la sienne ; ces gens auraient fait tache en si noble assemblée. Il y avait des canons, mais il ne parait pas qu’on s’en soit servi ; probablement il n’y eut pas non plus de place pour eux.
L’armée anglaise n’était pas belle. Les archers n’avaient pas d’armure, souvent pas de souliers ; ils étaient pauvrement coiffés de cuir bouilli, d’osier même avec une croisure de fer ; les cognées et les haches, pendues à leur ceinture, leur donnaient un air de charpentiers. Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baissé leurs chausses, pour être à l’aise et bien travailler, pour bander l’arc d’abord, puis pour manier la hache, quand ils pourraient sortir de leur enceinte de pieux, et charpenter ces masses immobiles.
Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c’est qu’en effet l’armée française ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir. L’arrière-garde seule s’échappa.
Au moment décisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rangé l’armée anglaise, jeta son bâton en l’air en disant « Now strike ! », lorsque les Anglais eurent répondu par un formidable cri de dix milles hommes, l’armée française resta encore immobile à leur grand étonnement. Chevaux et chevaliers, tous parurent enchantés, ou morts dans leurs armures. Dans la réalité, c’est que ces grands chevaux de combat, sous la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaçon de fer, s’étaient profondément enfoncés des quatre pieds dans les terres fortes ; ils y étaient parfaitement établis, et ils ne s’en dépêtrèrent que pour avancer quelque peu au pas.
Tel est l’aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait honneur à leur probité.
Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham disent expressément que le champ n’était qu’une boue visqueuse. « La place estoit molle et effondrée des chevaux, en telle manière que à grant peine se pouvoient ravoir hors de la terre, tant elle estoit molle. »
« D’autre part, dit encore Lefebvre, les François estoient si chargés de harnois qu’ils ne pouvoient aller avant. Premièrement, estoient chargés de cottes d’acier, longues, passants les genoux et moult pesantes ; et pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs harnois, et de plus bachinets de caruail... Ils étoient si pressés l’un de l’autre, qu’ils ne pouvaient lever leurs bras pour férir les ennemis, sinon qui estoient au front. »
Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Français étaient rangés sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que les Anglais n’avaient que quatre rangs. Cette profondeur énorme des Français ne leur servait à rien ; leurs trente-deux rangs étaient tous, ou presque tous, de cavaliers ; la plupart, loin de pouvoir agir, ne voyaient même pas l’action ; les Anglais agirent tous. Des cinquante mille Français, deux ou trois mille seulement purent combattre les onze mille Anglais, ou du moins l’auraient pu, si leurs chevaux s’étaient tirés de la boue. »

samedi 20 octobre 2012

Héliogabale




En juin 218 après Jésus-Christ, le jeune Varius Avitus Bassianus devint empereur de Rome, c’est-à-dire à peu près le maître absolu de l’ensemble du monde civilisé. Parce qu’il avait été - à treize ans - grand-prêtre du dieu Héliogabale, Varius choisit bientôt d’accoler le nom de cette divinité à son propre nom, et c’est sous ce nom d’emprunt - Héliogabale - que le vingt cinquième empereur de Rome passa à la postérité.
Son règne fut de courte duré, à peine quatre ans et, comme tant d’autres, Héliogabale finit assassiné par les prétoriens. Ces quatre années suffirent toutefois à Héliogabale pour se distinguer et se forger une réputation qui est parvenue jusqu’à nous.
Vous comprendrez sans peine pourquoi en lisant la description que donne de son règne Edward Gibbon (The History of the Decline and Fall of the Roman Empire). Comme souvent chez Gibbon, les points les plus intéressants ou les plus amusants se trouvent dans les notes de bas de page. J’ai donc incorporé ces notes au texte, entre parenthèses et en italique.

« L’homme sensuel qui n’est point sourd à la voix de la raison, respecte dans ses plaisirs les bornes que la nature elle-même a prescrites : la volupté lui parait mille fois plus séduisante, lorsque embellie par le charme de la société et par des liaisons aimables, elle vient encore se peindre à ses yeux sous les traits adoucis du goût et de l’imagination. Mais Héliogabale (je parle de l’empereur de ce nom), corrompu par les prospérités, par les passions de la jeunesse et par l’éducation de son pays, se livra, sans aucune retenue, aux excès les plus honteux. Bientôt le dégoût et la satiété empoisonnèrent ses plaisirs. L’art et les illusions les plus fortes qu’il puisse enfanter, furent appelés au secours de ce prince. Les vins les plus exquis, les mets les plus recherchés réveillaient ses sens assoupis ; tandis que les femmes s’efforçaient, par leur lubricité, de ranimer ses désirs languissants. Des raffinements sans cesse variés étaient l’objet d’une étude particulière. De nouvelles expressions et de nouvelles découvertes dans cette espèce de science, la seule qui fut cultivée et encouragée par le monarque (La découverte d’un met nouveau était magnifiquement récompensée ; mais s’il ne plaisait pas, l’inventeur était condamné à ne manger que de son plat, jusqu’à ce qu’il en eût imaginé un autre qui flattât davantage le goût de l’empereur), signalèrent son règne et le couvrirent d’opprobre aux yeux de la postérité. Le caprice et la prodigalité tenaient lieu de goût et d’élégance ; et lorsque Héliogabale répandait avec profusion les trésors de l’Etat pour satisfaire à ses folles dépenses, ses propres discours, répétés par ses flatteurs, élevaient jusqu’aux cieux la grandeur d’âme et la magnificence d’un prince qui surpassait avec tant d’éclat ses timides prédécesseurs.
Il se plaisait principalement à confondre l’ordre des saisons et des climats (Il ne mangeait jamais de poisson que lorsqu’il se trouvait à une grande distance de la mer : alors il en distribuait aux paysans une immense quantité des plus rares espèces, dont le transport coûtait des frais énormes), à se jouer des sentiments et des préjugés de son peuple, et à fouler aux pieds toutes les lois de la nature et de la décence. Il épousa une vestale, qu’il avait arraché par force du sanctuaire. Le nombre de ses femmes, qui se succédaient rapidement, et la foule concubines dont il était entouré, ne pouvaient satisfaire l’impuissance de ses passions. Le maître du monde et des Romains affectait par choix le costume et les habitudes des femmes. Préférant la quenouille au sceptre ; il déshonorait les principales dignités de l’Etat en les distribuant à ses nombreux amants : l’un d’eux fut même revêtu publiquement du titre et de l’autorité de mari de l’impératrice, pour nous servir des expressions de l’infâme Héliogabale (Ce fut Hiéroclès qui eut cet honneur ; mais il aurait été supplanté par un certain Zoticus, s’il n’eût pas trouvé le moyen d’affaiblir son rival par une potion. Celui-ci fut chassé honteusement du palais, lorsqu’on trouva que sa force ne répondait pas à sa réputation. Un danseur fut nommé préfet de la cité, un cocher préfet de la garde, un barbier préfet des provisions. Ces trois ministres et plusieurs autres officiers inférieurs étaient recommandables « enormitate membrorum »). »

mercredi 10 octobre 2012

La vieillesse de Chateaubriand





Le marquis Astolphe de Custine a été presque toute sa vie un intime de Chateaubriand. Sa mère, Delphine de Custine née Sabran, avait en effet figuré au tableau de chasse du ténébreux François-René, parmi tant d’autres beautés plus ou moins célèbres. La liaison de Chateaubriand et de la mère de Custine avait été assez brève - de 1803 à 1806 - et sans doute modérément satisfaisante pour cette dernière, puisque leur correspondance a pu faire dire à l’un de ses éditeurs (Chédieu de Robethon, Chateaubriand et madame de Custine) que l’on pouvait se demander s’il arrivait à Chateaubriand de lire les lettres auxquelles il répondait. Mais, sans plus être amants, Chateaubriand et Delphine de Custine étaient restés en bons termes, de sorte le fils de Delphine est demeuré en relation toute sa vie aussi bien avec Chateaubriand qu’avec Madame Récamier.
La vieillesse est un naufrage, nul ne l’ignore, mais c’est un naufrage plus ou moins pathétique selon, notamment, le degré d’équanimité avec lequel le naufragé accepte son naufrage. Il est bien dur de vieillir, sans doute, lorsque l’on a tant séduit, que l’on a tant été adulé, et que l’on a tant aimé l’être. Le perfide Talleyrand disait à ce propos : « Monsieur de Chateaubriand croit qu'il devient sourd car il n'entend plus parler de lui ».
Assistant à ce naufrage, Custine écrivait en 1842 dans une lettre à l’un de ses amis :

« Quelle vieillesse animée !! Que d’intérêt il trouve à tout ! - et quel contraste sa manière de mourir n’offre-t-elle pas avec celle de M. de Chateaubriand. Celui-ci dans son sublime égoïsme prend la vieillesse pour une injustice, il semble que le bon Dieu lui devait une exception ; les jambes lui manquent, la goutte le travaille, sa mémoire même lui fait défaut par moments : tout cela est triste, mais ce qui est déplorable, c’est qu’il emploie la force qui lui reste à se désespérer de celle qu’il a perdue. Il empoisonne la vie de sa fidèle amie, Mme Récamier, qui s’épuise à imaginer des distractions insuffisantes, car on ne distrait pas la décrépitude toute précoce qu’est celle-ci. M. de Chateaubriand n’a pas soixante-quinze ans accomplis ; et tout lui manque, mais surtout il se manque à lui-même. Tous les soirs il fait à cette pauvre femme ses derniers adieux, se servant de l’éloquence qui lui reste pour aggraver les coups qu’il porte. On la trouve pleurant comme une jeune personne : elle se dessèche, se désole, et ni elle ni leurs amis ne peuvent rien contre ce vieux enfant gâté. M. Briffaut, l’académicien, lui disait l’autre jour dans une boutade provoquée par ce pénible spectacle d’une raison abdiquée volontairement : « vous êtes un génie, mais vous n’êtes pas un homme ! » La morale de cela, c’est que ce ne sont pas les faculté sublimes qui aident l’homme à vieillir tranquillement. »

vendredi 5 octobre 2012

La Russie en 1839 (4)





Les rapports du paysan avec le possesseur de la terre ainsi qu’avec la patrie, c’est-à-dire l’empereur qui représente l’Etat, seraient un objet d’étude digne à lui seul d’un long séjour dans l’intérieur de la Russie.
Dans beaucoup de parties de l’empire, les paysans croient qu’ils appartiennent à la terre, condition d’existence qui leur paraît naturelle, tandis qu’ils ont de la peine à comprendre comment des hommes sont la propriété d’un homme. Dans beaucoup d’autres contrées les paysans pensent que la terre leur appartient. Ceux-ci sont les plus heureux, s’ils ne sont les plus soumis des esclaves.
Il y en a qui, lorsqu’on les met en vente, envoient au loin prier un maître dont la réputation de bonté est venue jusqu’à eux, de les acheter, eux, leur terre, leurs enfants et leurs bêtes, et si ce seigneur, célèbre parmi eux pour sa douceur (je ne dis pas pour sa justice, le sentiment de justice est inconnu en Russie, même parmi les hommes dénués de tout pouvoir), si ce seigneur désirable n’a pas d’argent, ils lui en donnent afin d’être sûrs qu’ils n’appartiendront qu’à lui. Alors le bon seigneur, pour contenter ses nouveaux paysans, les achète de leurs propres deniers et les accepte comme serfs ; puis il les exempte d’impôts pendant un certain nombre d’années, les dédommageant ainsi du prix de leurs personnes qu’ils lui ont payé d’avance, en acquittant pour lui la somme qui représente la valeur du domaine dont ils dépendent, et dont ils l’ont, pour ainsi dire, forcé de devenir propriétaire. Voilà comment le serf opulent met le seigneur pauvre en état de le posséder à perpétuité, lui et ses descendants. Heureux de lui appartenir et à sa postérité, pour échapper par là au joug d’un maître inconnu, ou d’un seigneur réputé méchant. Vous voyez que la sphère de leur ambition n’est pas encore bien grande.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à ces hommes-plantes, c’est de voir leur sol natal vendu : on les vend toujours avec la glèbe à laquelle ils sont toujours attachés ; le seul avantage réel qu’ils aient retiré jusqu’ici de l’adoucissement des lois modernes, c’est qu’on ne peut plus vendre l’homme sans la terre. Encore cette défense est-elle éludée par des moyens connus de tout le monde : ainsi au lieu de vendre une terre entière avec ses paysans, on vend quelques arpents et cent et deux cents hommes par arpent [un arpent équivaut à peu près à 71 mètres]. Si l’autorité apprend cette escobarderie, elle sévit ; mais elle a rarement l’occasion d’intervenir, car entre le délit et la justice suprême, c’est-à-dire l’empereur, il y a tout un monde de gens intéressés à perpétuer et à dissimuler les abus...

mercredi 26 septembre 2012

La Russie en 1839 (3)





Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès révolte ma sincérité autant qu’il m’épouvante. Tout ce que j’admire ailleurs, je le hais ici, parce que je le trouve payé trop cher : l’ordre, la patience, le calme, l’élégance, la politesse, le respect, les rapports naturels et moraux qui doivent s’établir entre celui qui conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la crainte. En Russie, la crainte remplace, c’est-à-dire paralyse, la pensée ; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des apparences de civilisation : n’en déplaise aux législateurs à courte vue, la crainte ne sera jamais l’âme d’une société bien organisée, ce n’est pas l’ordre, c’est le voile du chaos, voilà tout : où la liberté manque, manquent l’âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie ; un colosse qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés de force, languissent !... De là une inquiétude profonde, un malaise inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux révolutionnaires français, au vague des idées, à l’abus, à l’ennui de la prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence ; il est l’expression d’une souffrance positive, l’indice d’une maladie organique.
(...)
Vous pouvez m’en croire sur ces résultats du gouvernement absolu, car lorsque je suis venu examiner ce pays, c’était dans l’espoir d’y trouver un remède contre les maux qui menacent le nôtre. Si vous pensez que je juge la Russie trop sévèrement, n’accusez que l’impression involontaire que je reçois chaque jour des choses et des personnes, et que tout ami de l’humanité en recevrait à ma place s’il s’efforçait de regarder comme je le fais au-delà de ce qu’on lui montre.
Cet empire, tout immense qu’il est, n’est qu’une prison dont l’empereur tient la clef, et dans cet Etat, qui ne peut vivre que de conquêtes, rien n’approche en pleine paix du malheur des sujets, si ce n’est le malheur du prince. La vie du geôlier m’a toujours paru tellement semblable à celle du prisonnier, que je ne puis me lasser d’admirer le prestige d’imagination qui fait que l’un de ces deux hommes se croît infiniment moins à plaindre que l’autre.
L’homme ne connaît ici ni les vraies jouissances sociales des esprits cultivés, ni la liberté absolue et brutale du sauvage, ni l’indépendance d’action du demi-sauvage, du barbare ; je ne vois de compensation au malheur de naître sous ce régime que les rêves de l’orgueil et l’espoir de la domination : c’est à cette passion que j’en reviens chaque fois que je veux analyser la vie morale des habitants de la Russie. Le Russe pense et vit en soldat !... en soldat conquérant.

mercredi 19 septembre 2012

(les féministes sont) toutes les mêmes!




J’ai eu la joie de découvrir récemment, grâce à quelques échanges chez l’Amiral et chez Didier Goux, une curiosité paléontologique pseudonymée Euterpe.
Ce spécimen remarquable - que l’on imagine décongelé directement d’une réunion du MLF au début des années 1970 ou bien d’une conférence-débat d’Antoinette Fouque - présente en effet toutes les caractéristiques de l’espèce archéo-féministe-à-poils-durs. A savoir :
L’obsession langagière - c’est en changeant les mots qu’on changera les mentalités ! - qui conduit à mettre des « e » partout et à inventer des vocables aussi seyants que « gynilité ».
L’obsession de la sexualité, pas par amour de la chose, oh non, mais parce que c’est de la libération de la sexualité que viendra la libération de la femme : les femmes doivent devenir aussi vulgaires et aussi cavaleuses que les hommes les plus vulgaires et les plus cavaleurs - vaste programme...
Le vocabulaire et les références lourdement psychanalytiques.
Les insultes permanentes, censées déstabiliser l’adversaire mâle qui, le grand naïf, s’imagine que les femmes sont toutes de petites fleurs délicates.
Etc.
Et puis surtout, accompagnant tout cela, le refrain que l’on entend derrière chaque phrase, derrière chaque mot, le « tous les mêmes, tous des salauds » qui est le fin fond de la pensée - si l’on peut dire - de ce genre de créature.
Bref, une petite merveille dans son genre.
J’ai été d’autant plus ravi de connaitre la dame (on hésite à utiliser un tel mot pour la qualifier, mais enfin...) que celle-ci m’a rappelé une planche de Reiser dont j’avais presque oublié l’existence. Et pourtant...
Je me souviens très nettement que, la première fois où j’avais vu cette planche, il y a longtemps déjà, j’avais eu l’intuition qu’il y avait là l’expression quasi parfaite de la vérité d’un certain féminisme. Et pourtant Reiser était - ou se croyait - féministe, et pourtant moi aussi, à l’époque...
Comprenne qui pourra.
Comprenne aussi qui pourra pourquoi j’ai eu cette intuition en voyant ce dessin. Je vous le livre, sans explication de texte ni analyse. A vous de vous faire votre idée.
Bon évidemment, c’est du Reiser, donc pudibonds s’abstenir.
Sinon il y Les Bostoniennes. C’est très bien aussi.


mercredi 12 septembre 2012

La Russie en 1839 (2)





Des personnes, réputées à Moscou pour impartiales, m’avaient assuré que je trouverais à Troïtza un gîte fort supportable. En effet, le bâtiment où l’on reçoit les étrangers, espèce d’auberge appartenant au couvent, mais situé hors de l’enceinte sacrée, est un corps de logis spacieux et qui contient des chambres assez habitables en apparence : néanmoins à peine couché, mes précautions ordinaires se sont trouvées en défaut ; j’avais gardé de la lumière selon ma coutume, et ma nuit s’est passée à me battre contre des nuées de bêtes ; elles étaient noires, brunes, il y en avait de toutes les formes et, je crois, de toutes les espèces. Elles m’apportaient la fièvre et la guerre : la mort de l’une d’entre elles semblait attirer la vengeance de son peuple, qui se ruait sur moi à la place où le sang avait coulé ; je luttais en désespéré, m’écriant dans ma rage : « il ne leur manque que des ailes pour faire de ceci l’enfer ! » Ces insectes, laissés là par des pèlerins qui affluent à Troïtza de toutes les parties de l’empire, pullulent à l’abri de la châsse de saint Serge, le fondateur de ce fameux couvent. La bénédiction du ciel se répand sur leur prospérité, qui multiplie en cet asile sacré plus qu’en aucun autre lieu du monde. Voyant les légions que j’avais à combattre se renouveler sans cesse, je perdais courage et le mal de la peur devint pire pour moi que le mal réel ; car je ne pouvais me persuader que cette hideuse armée ne renfermât pas quelques escadrons invisibles et dont la présence me serait révélée  au grand jour. L’idée que la couleur de leur armure protégeait ceux-ci contre mes recherches me rendait fou : ma peau était brûlante, mon sang bouillonnait, je me sentais dévoré par d’imperceptibles ennemis ; et dans ce moment, je crois que si l’on m’eut donné le choix, j’aurais mieux aimé combattre les tigres que cette milice des gueux qui fait leur richesse ; car on jette l’argent aux mendiants de peur des présents en nature que le pauvre, s’il était rebuté, pourrait faire au riche dédaigneux. Cette milice fait aussi trop souvent la gloire des saints, car l’extrême austérité marche quelquefois de compagnie avec la malpropreté, alliance impie et contre laquelle les vrais amis de Dieu ne peuvent tonner assez haut. Et que deviendrais-je, moi, pécheur stigmatisé sans profit pour le ciel par la vermine de la pénitence ? me disais-je avec un accent de désespoir qui m’aurait paru comique dans un autre ; me lever, marcher au milieu de la chambre, ouvrir les fenêtres, tout cela me calmait un instant ; mais le fléau me poursuivait partout. Les chaises, les tables, les plafonds, les pavés, les murs étaient vivants ; je n’osais m’approcher d’un meuble, de peur de revenir infecter ensuite tout ce qui est à moi. 
Mon valet de chambre est entré chez moi avant l’heure convenue, il avait éprouvé les mêmes angoisses et de plus grandes, car le malheureux ne voulant, ne pouvant pas grossir nos bagages, n’a pas de lit ; il pose sa paillasse à terre afin d’éviter les canapés et les meubles du pays avec tous leurs accessoires. Si j’insiste sur ces inconvénients, c’est qu’ils vous donnent la mesure des vanteries des Russes, et du degré de civilisation matérielle où sont parvenus les habitants de la plus belle partie de cet empire. En voyant entrer ce pauvre Antonio les yeux rapetissés, le visage enflé, je n’eus pas besoin de le questionner ; sans parler, il me montra un manteau devenu brun de bleu qu’il était la veille. Ce manteau étendu sur une chaise me paraissait mobile, c’était une broderie dont les fleurs rappelaient les dessins des tapis de Perse ; à cette vue l’effroi nous saisit l’un et l’autre ; l’eau, l’air, le feu, tous les éléments dont nous pouvions disposer furent mis à contribution ; mais dans une pareille guerre la victoire elle-même est encore une douleur ; enfin, purifié et habillé du mieux que je pus, je fis semblant de déjeuner et me rendis au couvent, où m’attendait une autre armée d’ennemis ; mais cette fois la cavalerie légère, cantonnée dans les plis du froc des moines grecs, ne me causait plus la moindre frayeur, je venais de soutenir l’assaut de bien d’autres soldats ; après les combats de géants de la nuit, la guerre en plein jour et les escarmouches des éclaireurs me paraissaient un jeu : pour parler sans figures, la morsure des punaises et la peur des poux m’avait tellement aguerri contre les puces, que je ne m’inquiétais pas plus des légères nuées de ces bêtes soulevées sous nos pas dans les églises et autour des trésors du couvent, que de la poudre du chemin ou de la cendre de l’âtre. Mon indifférence était telle qu’elle me faisait honte à moi-même : il y a des maux auxquels on rougit de se résigner ; c’est presque avouer qu’on les mérite...

mercredi 5 septembre 2012

La Russie en 1839 (1)


 
En 1839, le marquis Astolphe de Custine fit un voyage en Russie dont il tira, quelques années plus tard, un livre qui lui valut une célébrité immédiate. Custine y décrivait sans fard la Russie tsariste, et le moins que l’on puisse dire est que ce qu’il y avait vu ne l’avait pas particulièrement enthousiasmé. Misère, saleté repoussante, superstition, brutalité des mœurs et du gouvernement, le tout à peine dissimulé par un vernis de civilisation empruntée à l’Europe, tel apparait l’empire des tsars dans le livre de Custine, et l’on comprend sans peine que la publication de celui-ci ait été interdite par Nicolas 1er.
Custine a parfois été comparé à Tocqueville, autre voyageur devenu fort célèbre pour avoir décrit ce qu’il avait vu de l’autre côté de l’Atlantique. La comparaison n’est pas entièrement pertinente, car Custine n’a pas la profondeur d’observation et la cohérence intellectuelle de l’auteur de La démocratie en Amérique, mais son livre n’en reste pas moins un témoignage précieux et, par certains aspects, prophétique, que gagneront à lire tous ceux qui s’intéressent à la Russie, et pas seulement à la Russie tsariste.
Dans l’extrait suivant, Custine décrit la reconstruction du palais d’Hiver de Saint Petersburg après l’incendie qui l’avait ravagé en 1837. Selon l’ordre de l’empereur Nicolas 1er, le palais devait être rebâti en un an. Ceux qui ont pu mesurer avec leurs yeux et, surtout, avec leurs pieds, l’immensité de l’édifice, apprécieront le caractère titanesque de l’effort exigé.


« Le but a été atteint, car en un an ce palais est sorti de ses cendres, et c’est le plus grand, je crois, qui existe : il équivaut au Louvre et aux Tuileries réunis.
Pour que le travail fut terminé à l’époque désignée par l’empereur, il a fallu des efforts inouïs ; on a continué les ouvrages intérieurs pendant les grandes gelées ; six milles ouvriers étaient continuellement à l’œuvre ; il en mourrait chaque jour un nombre considérable, mais les victimes étaient à l’instant remplacées par d’autres champions qui couvraient les vides pour périr à leur tour sur cette brèche inglorieuse, les morts ne paraissaient pas. Et le seul but de tant de sacrifices étaient de justifier le caprice d’un homme ! Chez les peuples naturellement, c’est-à-dire anciennement civilisés, on n’expose la vie des hommes que pour des intérêts communs, et dont presque tout le monde reconnait la gravité. Mais combien de générations de souverains n’a pas corrompues l’exemple de Pierre 1er !
Pendant des froids de vingt-six à trente degrés, six mille martyrs obscurs, martyrs sans mérite, martyrs d’une obéissance involontaire, car cette vertu est innée et forcée chez les Russes, étaient enfermés dans des salles chauffées à trente degrés, afin d’en sécher plus vite les murailles. Ainsi ces malheureux subissaient, en entrant et en sortant de ce séjour de mort, devenu grâce à leur sacrifice, l’asile des vanités, de la magnificence et du plaisir, une différence de température de cinquante à soixante degrés.
Les travaux des mines de l’Oural sont moins contraires à la vie ; pourtant les ouvriers employés à Petersburg n’étaient pas des malfaiteurs. On m’a conté que ceux de ces infortunés qui peignaient l’intérieur des salles les plus chauffées étaient obligés de mettre sur leur tête des espèces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver l’usage de leurs sens sous la température brûlante qu’ils étaient condamnés à supporter pendant tout le temps de leur travail. On voudrait nous dégoûter des arts, de la dorure, du luxe et de toutes les pompes des cours, qu’on n’y pourrait travailler d’une manière plus efficace. Néanmoins le souverain était appelé Père par tant d’hommes immolés sous ses yeux dans un but de pure vanité impériale.
(...)
Aujourd’hui vous entendez, soit à Paris, soit en Russie, nombre de Russes s’extasier sur les prodigieux effets de la parole de l’empereur ; et tout en s’enorgueillissant des résultats, pas un ne s’apitoiera sur les moyens. La paroles du czar est créatrice, disent-ils. Oui, elle anime les pierres mais c’est en tuant les hommes. Malgré cette petite restriction, tous les Russes sont fiers de pouvoir nous dire : « vous le voyez, chez vous on délibère trois ans sur les moyens de rebâtir une salle de spectacle, tandis que notre empereur relève en un an le plus grand palais de l’univers » ; et ce puéril triomphe ne leur parait pas payé trop cher par la mort de quelques chétifs milliers d’ouvriers sacrifiés à cette souveraine impatience, à cette fantaisie impériale qui devient, pour me servir des pluriels à la mode, une des gloires nationales. Et cependant, moi Français, je ne vois là qu’une pédanterie inhumaine. Mais, d’un bout de cet immense empire à l’autre, pas une protestation ne s’élève contre les orgies de la souveraineté absolue.
Peuple et gouvernement, ici tout est à l’unisson : les Russes ne renonceraient pas aux merveilles de volonté dont ils sont témoins, complices et victimes, quand il s’agirait de ressusciter tous les esclaves qu’elles ont coûté. Toutefois, ce qui me surprend, ce n’est pas qu’un homme, nourri dans l’idolâtrie de lui-même, un homme qualifié de tout-puissant par soixante millions d’hommes ou de presque hommes, entreprenne et mette à fin de telles choses ; c’est que, parmi les voix qui racontent ces choses à la gloire de cet homme unique, pas une seule ne se sépare du chœur pour réclamer en faveur de l’humanité contre les miracles de l’autocratie. On peut dire des Russes, grands et petits, qu’ils sont ivres d’esclavage. »