Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

mercredi 27 juin 2012

Sur les routes d'Espagne



Un récent échange chez Jacques Etienne sur les mérites du tourisme en Espagne m’a fait me souvenir du fameux passage des Mémoires de Saint Simon concernant « la catastrophe de la princesse des Ursins ». Passage que je vous livre incontinent, pour votre édification et parce qu’il corrobore parfaitement Astérix en Hispanie, ce qui prouve que Saint Simon n’était quand même pas n’importe qui.
Juste un mot d’explication pour comprendre ce qui suit. Marie-Anne de la Trémoille, Princesse des Ursins, fut Camerara Mayor de la première épouse du roi d’Espagne, Philippe V, un poste qui lui donnait une très grande influence politique dans le royaume. Lorsque celle-ci décéda et que le roi se remaria, la nouvelle épouse de Philippe V, Elisabeth Farnèse, fit prestement renvoyer à la première occasion cette femme bien trop puissante à son goût. Et pour éviter que la Princesse des Ursins ne puisse faire quoi que ce soit contre cette disgrâce soudaine, la reine d’Espagne usa d’un procédé pour le moins cavalier, comme vous l’allez voir.
(Ci dessous un portrait de la Princesse des Ursins)


 « A l’instant elle [la reine d’Espagne] appelle Amezaga, lieutenant des gardes du corps, qui commandait le détachement qui était auprès d’elle, et en même temps l’écuyer qui commandait ses équipages ; ordonne au premier d’arrêter Mme des Ursins, et de ne la point quitter qu’il ne l’eut mise dans un carrosse avec deux officiers des gardes sûrs et une quinzaine de gardes autour du carrosse ; au second de faire sur-le-champ venir un carrosse à six chevaux et deux ou trois valets de pied, de faire partir sur l’heure la princesse des Ursins vers Burgos et Bayonne, et de ne se point arrêter. (...) Mme des Ursins fut donc arrêtée à l’instant et mise en carrosse avec une de ses femmes de chambre, sans avoir eu le temps de changer d’habit ni de coiffure, de prendre aucune précaution contre le froid, d’emporter ni argent ni aucune autre chose, ni elle ni sa femme de chambre, et sans aucune sorte de nourriture dans son carrosse, ni chemise ni quoi que ce soit pour changer ou se coucher. Elle fut donc embarquée ainsi avec les deux officiers des gardes qui se trouvèrent prêts dans le moment ainsi que le carrosse, elle en grand habit et parée comme elle était sortie de chez la reine. Dans ce très court tumulte, elle voulut envoyer à la reine, qui s’emporta de nouveau de ce qu’elle n’avait pas encore obéi, et la fit partir à l’instant. Il était lors près de sept heures du soir, la surveille de Noël, la terre toute couverte de glace et de neige, et le froid extrême et fort vif et piquant, comme il est toujours en Espagne. (...) La nuit était si obscure qu’on ne voyait qu’à la faveur de la neige. (...) La longue nuit d’hiver se passa ainsi tout entière, avec un froid terrible, rien pour s’en garantir, et tel que le cocher en perdit une main. La matinée s’avança ; nécessité fut de s’arrêter pour faire repaître les chevaux ;  mais, pour les hommes, il n’y a quoi que ce soit dans les hôtelleries d’Espagne, où on vous indique seulement où se vend chaque chose dont on a besoin. La viande est ordinairement vivante, le vin épais, plat et violent ; le pain se colle à la muraille, l’eau souvent ne vaut rien ; de lits, il n’y en a que pour les muletiers ; en sorte qu’il faut tout porter avec soi, et Mme des Ursins ni ce qui était avec elle n’avaient chose quelconque. Les œufs, où elle put en trouver, furent leur unique ressource, et encore à la coque, frais ou non, pendant toute la route. « 

vendredi 15 juin 2012

Le blues du président normal



Certains hommes aiment se faire égratigner la binette. N’est-ce pas en définitive la meilleure explication du fait qu’ils choisissent avec constance des em... deuses de compétition pour partager leur vie ?
Apparemment notre nouveau Président normal™ de la république irréprochable™ est de ceux là. Tant pis pour lui, me direz-vous. Effectivement, tant pis pour lui. D’autant plus tant pis que, étant désormais au centre de toutes les attentions médiatiques et ce, normalement, pour une durée de cinq ans, il devrait avoir amplement le temps de gagner une ineffaçable réputation de soumis qui n’aime rien tant que se faire fouetter le popotin par maitresse Valérie.
« François, qui t’a autorisé à retirer ton bâillon boule ?! »
Tant pis pour nous aussi, puisqu’inévitablement un peu du ridicule qui couvrira le Président normal™ de la république française s’attachera à nous, en tant que Français.
« Ah, ah ! ces mangeurs de grenouille, ils ne changeront jamais. Il faut toujours qu’ils aient des histoires de bonnes femmes. »
C’est ainsi.
Mais pour que vous du moins, mes lecteurs, n’ayez pas tout perdu, je profite de cette occasion pour partager avec vous - ou, mieux encore, pour vous faire découvrir - une chanson de l’excellent Michael Sheehy, chanson auquel le vaudeville présidentiel m’a immédiatement fait penser. Vous comprendrez sans peine pourquoi.
L’album s’appelle Ill gotten gains (« gains mal acquis »). Préscience étonnante.





Some people love to get hurt
some people love to get hurt
kick'em when they're down
still they'll always crawl back 'round
some people love to get hurt
Tanked up on a friday night
snarling and seething for a fight
hear the bones crush
the blood begins to rush
hear the siren, see the flashing blue light
Mr Smith on his hands and knees
like a dog begging "mistress please"
the spike of her heel
finger tips cold as steel
Mistress Mandy just loves to tease
She's a good girl but she likes to flirt
make him jealous so he treats her like dirt
the crash of his fist
feels just like beeing kissed
some people love to get hurt
She was hissing as she hitched up her skirt
and she whispered as she tore off his shirt
"if you wanna gal that's mean
I'm the baddest there's ever been
call me up if you want to get hurt
call me up if you want to get hurt
call me up if you want to get hurt"

vendredi 8 juin 2012

Eloge du préjugé




Dans In the air, George Clooney, qui passe son temps dans les aéroports, dit à peu près à sa jeune collègue, au moment d’effectuer les formalités pour l’embarquement (je cite de mémoire) : « Toujours se placer derrière des asiatiques. Ils sont très organisés, ça va plus vite ». La jeune femme se récrie : « mais c’est du racisme ! », et Clooney de répliquer : « Je fais comme ma grand-mère, je fonctionne par stéréotype, ça gagne du temps. »
J’aurais pu m’en tenir là, ou simplement rajouter qu’un préjugé (on appelle parfois ça aujourd'hui un amalgame) n’est le plus souvent qu’une vérité statistique, mais comme mon abnégation est sans borne, je vous livre en plus une véritable défense philosophique du préjugé, ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal.
Et pourquoi, me direz-vous, ai-je choisi de l’illustrer avec une photographie de qui vous savez, au mépris du bon goût le plus élémentaire? Ah, réfléchissez un peu, je ne vais quand même pas tout vous dire. Ce serait beaucoup moins amusant.


« Vous voyez, Monsieur, que dans ce siècle de lumières, je ne crains pas d’avouer que chez la plupart d’entre nous les sentiments sont restés à l’état de nature ; qu’au lieu de secouer tous les vieux préjugés, nous y tenons au contraire tendrement ; et j’ajouterais même, pour notre plus grande honte, que nous les chérissons parce que ce sont des préjugés - et que plus longtemps ces préjugés ont régné, plus ils se sont répandus, plus nous les aimons. C’est que nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider à la banque générale et au capital constitué des nations et des siècles. Beaucoup de nos penseurs, au lieu de mettre au rebut les préjugés communs, emploient toute leur sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment. S’ils parviennent à leur but, et rarement ils le manquent, ils estiment qu’il vaut mieux garder le préjugé avec ce qu’il contient de raison que de se défaire de l’enveloppe pour ne garder que la raison toute nue ; et cela parce qu’un préjugé donne à la raison qu’il contient le motif qui fait sa force agissante et l’attrait qui assure sa permanence. En cas d’urgence le préjugé est toujours prêt à servir ; il a déjà déterminé l’esprit à ne s’écarter jamais de la voie de la sagesse et de la vertu, si bien qu’au moment de la décision, l’homme n’est pas abandonné à l’hésitation, travaillé par le doute et la perplexité. Le préjugé fait de la vertu une habitude et non une suite d’actions isolées. Par le préjugé fondé en raison, le devoir entre dans la nature de l’homme.
Sur ces questions, vos hommes de lettres et vos politiques sont d’un avis tout à fait différent, de même que chez nous tout le clan des esprits éclairés. Ils n’ont aucun respect pour la sagesse des autres ; mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. Il leur suffit toujours d’un seul motif pour détruire un ordre de choses ancien, c’est son ancienneté même. Quant à ce qui est nouveau, ils n’éprouvent aucune inquiétude au sujet de la durée d’un bâtiment construit à la hâte ; parce que la durée n’est d’aucune conséquence pour ceux qui estiment que rien ou presque rien ne s’est fait avant leur temps, et qui placent toutes leurs espérances dans l’innovation. Comme ils pensent très systématiquement que tout ce qui peut assurer quelque perpétuité est nuisible, ils ont déclaré une guerre inexpiable à toutes les institutions. Ils croient que les types de gouvernement peuvent varier comme la mode, sans que cela tire plus à conséquence ; et qu’il n’est nul besoin pour attacher les hommes à la constitution de leur pays, d’un autre principe que la commodité du moment. Ils semblent persuadé que le pacte entre le peuple et ses magistrats a ceci de singulier qu’il n’engage que le magistrat, sans condition de réciprocité : aussi la majesté du peuple est-elle en droit de dissoudre ledit pacte sans autre motif que sa volonté. Même leur attachement à leur pays n’existe qu’autant qu’il se rencontre avec tels de leurs projets flottants ; chez eux le patriotisme commence et finit avec le système politique qui s’accorde avec leur opinion du moment. » (Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution française)