Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

jeudi 22 novembre 2012

Apologie de Rousseau




Jean-Jacques Rousseau n’a pas fort bonne réputation parmi les réacs de tous poils, je le sais bien et, dans une certaine mesure, je le comprends.
Les traditionnalistes qui ont lu Burke se souviendront que celui-ci décrivait Rousseau comme « le Socrate fou de l’Assemblée nationale», et ils verront en lui l’origine intellectuelle de cette Révolution qu’ils détestent. Les libéraux se souviendront que Rousseau n’a cessé de déclamer contre le commerce et de vanter l’austérité des Spartiates. Ils se souviendront aussi que Rousseau n’est, en apparence, que modérément favorable à la liberté individuelle et à la propriété privée, et ils le détesteront comme une sorte de proto-marxiste. Les plus pieux considéreront avec réprobation ses écrits sur la religion, qui certainement ne sont pas tendres avec le catholicisme, et ils repousseront avec dégoût ces œuvres dans lesquels Rousseau parle trop ouvertement de lui-même et notamment de certaines questions qu’il serait préférable de taire. Tous, enfin, se réuniront pour déclarer qu’un homme qui a abandonné ses enfants et qui néanmoins se permet d’écrire un livre sur l’éducation ne mérite pas d’être pris au sérieux - sans même parler du caractère profondément immoral d’un tel abandon.
Tous repousserons Rousseau du pied, dans l’enfer progressiste auquel il leur semble appartenir. Tous auront leurs raisons pour ce faire, et cependant tous se tromperont.
Oui, tous se tromperont.
« Lecteurs », écrit Rousseau dans l’Emile, « j’entends vos murmures, et je les brave. »
Tout comme lui je les brave, car j’affirme hautement que ceux qui se refusent à lire sérieusement Rousseau se font d’abord du tort à eux-mêmes.
Les plus littéraires se privent de l’un des plus grands prosateur de langue française ; ceux ayant le tempérament plus philosophique se privent de l’un des penseurs modernes les plus profonds et les plus subtils ; ceux qui se passionnent pour la politique se privent d’un des plus puissants critiques du projet politique moderne ; ceux qui sont intéressés par les questions psychologiques se privent d’un analyste de l’âme humaine infiniment supérieur à Freud ; ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées et des mœurs se coupent d’une source essentielle pour comprendre l’homme occidental d’aujourd’hui.
J’ai parlé de lire sérieusement Rousseau. C’est bien là en effet le principal obstacle. Le lire sérieusement cela signifie lui faire crédit. Lui faire crédit concernant sa cohérence. Lui faire crédit concernant la vérité de ce qu’il dit. Cela signifie être patient et humble : celui que nous lisons n’est pas un écrivain ordinaire, ne nous empressons donc pas de conclure qu’il se trompe ou se contredit. Cela n’est pas facile, je le reconnais, car Rousseau n’est pas avare en affirmations paradoxales, en revirement apparents, en formules hyperboliques. Mais ceux qui sauront résister à cette première impression découvrirons, par-delà la rhétorique flamboyante, un raisonneur très exact et méticuleux et, sur le plan politique, un penseur beaucoup moins révolutionnaire qu’il ne veut bien s’en donner l’air. Oui, par certains aspects, Rousseau est un fieffé réactionnaire.
Gardons donc à l’esprit ce que Coleridge disait, à propos de ceux qui critiquent Shakespeare pour ses extravagances et ses irrégularités supposées, à savoir qu’ils agissent comme des pédants qui reprochent à l’aigle de ne pas avoir les dimensions du cygne.
Gardons surtout à l’esprit que Rousseau lui-même avait parfaitement conscience du fait que ses écrits pouvaient sembler décousus, incohérents, provoquant, paradoxaux. « Lecteurs vulgaires », disait-il, « pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire lorsqu’on réfléchit et, quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. »
Ne soyons donc pas des lecteurs « vulgaires » (oui, car Rousseau, ce grand démocrate, est en réalité un impitoyable « élitiste » - ce qui ne contribue pas peu à me le rendre sympathique). Lisons-le avec attention, sans préjugés autant que possible, car ce n’est qu’à cette condition que ses richesses se découvriront à nous.
N’allez pas tirer de conclusions hâtives de ces quelques conseils : l’auteur de ces lignes n’est pas rousseauiste, si tant est que ce terme ait un sens. Mais être en désaccord avec un auteur sur quelques points essentiels n’empêche pas, ne devrait pas empêcher, de reconnaitre sa grandeur. Comme le disait à peu près Nietzsche, ce disciple méconnu de Rousseau : les erreurs des grands hommes seront toujours plus intéressantes que les vérités des hommes petits.
Si vous ne m’en croyez pas, écoutez du moins ce qu’en dit quelqu’un qui l’a beaucoup étudié et qui ne saurait être soupçonné de complaisances progressistes :


« Il y a au moins un philosophe moderne qui échappe aux critiques que j’ai formulé et qui partage, à beaucoup d’égards, les mérites des philosophes anciens : c’est Rousseau. En tout cas c’est l’auteur moderne pour lequel j’ai depuis le début l’admiration et l’intérêt les plus soutenus. Or Rousseau appartient certainement au canon des philosophes, même si le lieu commun autorisé sera de dire que Kant ou Hegel sont plus profonds. Mais laissons la profondeur. Il n’y a pas d’auteur qui dise plus en moins de mots que Rousseau, il n’y a pas d’auteur qui déroule avec plus de rapidité, de finesse et de complétude toutes les facettes du phénomène qu’il s’attache à décrire, il n’y a pas d’auteur capable de comprendre avec plus d’impartialité les dispositions les plus différentes ou les plus éloignées l’âme humaine. Dans chaque page de Rousseau, une rhétorique infaillible donne expression aux mouvements de l’âme les plus délicats et les plus variés.
Peut-être parce que je suis très impatient, sa rapidité surtout m’émerveille. Rousseau a déjà parcouru toutes les pièces de la maison, du rez-de-chaussée au galetas, et il herborise à loisir dans le jardin tandis que Kant se demande encore si, et à quelles conditions, il lui sera permis de franchir le seuil. Mais Hölderlin l’a dit très justement : avec toute sa rapidité, Rousseau est « une âme de grande patience ». Dans le Discours sur les origines de l’inégalité, sa plume ailée raconte l’histoire la plus longue, la plus lente, la plus improbable, celle du devenir homme de l’animal humain. Aucun texte ancien ou moderne n’a autant de densité. Bien sûr, sa popularité a nui à sa gloire, mais il n’y est pour rien si on a traîné ses restes au milieu des braillards. »

Pierre Manent, Le regard politique

dimanche 11 novembre 2012

Le procès de Flaubert





« La censure n’a cessé de battre en retraite tout au long de ces deux derniers siècles, les artistes obtenant victoire sur victoire. Les couches supérieures de la société sont hostiles à la censure qui représente pour elles l’obscurantisme religieux et les préjugés du vulgaire. Même quand les artistes sont condamnés, ils ont le soutien de l’opinion publique qui compte et ils finissent par être justifiés.
A cause de Madame Bovary, Flaubert est poursuivi en correctionnelle. Nous applaudissons tous à son acquittement ; il nous est impossible, lisant le compte rendu du procès, d’éprouver la moindre sympathie pour son accusateur, le substitut Pinard. Mais cette réaction est un de ces faciles réflexes où le sentiment de supériorité morale vient se confondre avec le contentement de soi. Nous sommes sans grand effort du bon côté. Les artistes sont les ennemis de la société bourgeoise ; pourtant celle-ci est tenue de les embrasser. Cela ne va pas, je crois, sans problèmes qui méritent réflexion. 
Bien sûr Flaubert était un homme très supérieur à son accusateur ; il attire tout de suite notre sympathie parce qu’il est un si grand écrivain et aussi parce qu’il représente ici la liberté d’expression si chère aux libéraux. Mais si nous lisons le compte rendu du procès avec un esprit ouvert, nous remarquons que les reproches du substitut ne sont pas toujours inintelligents et que la défense de Flaubert n’est pas toujours d’une candeur parfaite. Il ne réclame pas la liberté absolue d’expression parce que ce n’était pas encore un principe universellement accepté. Il nie simplement que son livre veuille saper les fondements des mœurs et de la religion. Or quant aux mœurs, il s’agit ici de la sainteté du mariage. Et tout lecteur honnête de Madame Bovary ne peut pas ne pas voir que le mariage comme la religion y sont traités avec mépris. Certes les personnes de bon sens ne voudront pas imiter Emma ni subir son désastre. Mais nul ne peut trouver dans ce roman de quoi s’attacher à l’ordre conventionnel qui est dévoilé dans sa faiblesse, sa vacuité, son hypocrisie. Si nous affirmons qu’un tel roman n’est pas une menace pour l’ordre établi, alors nous devons poser que la littérature en tant que telle est sans effet réel. 

Le substitut remarquait avec réprobation qu’il n’y a pas dans le roman de personnage faisant contrepoids à Emma et montrant que le choix de celle-ci était mauvais - on trouverait aisément de telles figures chez Jane Austen ou Tolstoï. L’observation est juste assurément et renvoie à cette faiblesse de la situation moderne du principe moral que nous avons déjà mentionné. Aucun moralité publique n’a une force tant soit peu comparable à celle de l’amour ou de l’art qui sont compris tous deux comme se situant par-delà le bien et le mal. Ce n’est que la pâle sociabilité du troupeau humain. Les maris, les officiels et les prêtres sont tous méprisables. Choisir entre la moralité officielle et la liberté romantique, ce n’est pas le choix d’Hercule ! Le vice devient spécialement attirant parce qu’il est à l’opposé de cette vertu méprisable et parce qu’il représente la liberté contre le conformisme. La menace de l’enfer disparaissant, la moralité perd sa sanction la plus impressionnante. Et il n’y a plus d’exemple social positif capable d’émouvoir les cœurs les plus nobles. C’est là sans nul doute pour la société une véritable crise morale même si bien sûr les critiques d’un censeur ne peuvent rendre à la morale sa vitalité ni fournir à l’artiste un sujet aussi propre à l’art qu’il est édifiant. Aux yeux de nombre des grands écrivains continentaux, la probité conduisait au pessimisme et au nihilisme. Peut-être ces auteurs furent-ils trop complaisants et même irresponsables dans leur haine du bourgeois. Jane Austen ne prouve-t-elle pas qu’on peut être à la fois un artiste honnête et un membre responsable de la société ? »

Allan Bloom, L’amour et l’amitié

dimanche 4 novembre 2012

Azincourt, morne plaine (2)




Puisque la première partie du récit de Michelet consacré à la bataille d’Azincourt semble avoir eu l’heur de plaire à certain(e)s, voici donc, à la demande générale et sous les acclamations, la suite du récit.
Et en bonus le célébrissime discours que l’Henry V de Shakespeare prononce avant la bataille, dit par Kenneth Branagh. Y a pas à dire, c’est beau, et rien que pour ça on pourrait presque (presque) pardonner à ces vaches d’Anglais de nous avoir foutu la pile ce jour-là.

« Les archers anglais, pour réveiller ces inertes masses, leur dardèrent, avec une extrême roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de fer baissèrent la tête, autrement les traits auraient pénétré par les visières des casques. Alors, des deux ailes, de Tramecourt, d’Azincourt, s’ébranlèrent lourdement, à grands renforts d’éperons, deux escadrons français ; ils étaient conduits par deux excellents hommes d’armes, messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier escadron, venant de Tramecourt, fut inopinément criblé en flanc par un corps d’archers cachés dans le bois ; ni l’un ni l’autre escadron n’arriva.
De douze cents hommes qui exécutaient cette charge, il n’y en avait plus cent vingt, quand ils virent heurter, aux pieux des Anglais. La plupart avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plut au ciel que tous eussent tombé ; mais les autres, dont les chevaux étaient blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses, qui revirent se ruer sur les rangs français. L’avant-garde, bien loin de pouvoir s’ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l’a vu, serrée à ne pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu dans cette masse compacte, les chevaux s’effrayant, reculant, s’étouffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures entre le fer et le fer.
Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant arcs et flèches, ils virent, fort à leur aise, avec les haches, les cognées, les lourdes épées et les massues plombées, démolir cette montagne d’hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils virent à bout de nettoyer l’avant-garde, et entrèrent, leur roi en tête, dans la seconde bataille.
C’est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français seraient venus fondre sur le roi d’Angleterre. Ils avaient fait vœu, dit-on, de mourir ou de lui abattre sa couronne ; un d’eux en détacha un fleuron ; tous y périrent. Ce on dit ne suffit pas aux historiens ; ils l’ornèrent encore, ils en font une scène homérique où le roi combat sur le corps de son frère blessé, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c’est le duc d’Alençon, commandant de l’armée française, qui tue le duc d’York, et fend la couronne du roi. Bientôt entouré, il se rend ; Henri lui tend la main ; mais déjà il était tué.
Ce qui est plus certain, c’est qu’à ce second moment de la bataille, le duc de Brabant arrivait en hâte. C’était le propre frère du duc de Bourgogne ; il semble être venu là pour laver l’honneur de la famille. Il arrivait bien tard, mais encore à temps pour mourir. Le brave prince avait laissé tous les siens derrière lui, il n’avait pas même vêtu sa cotte d’armes ; au défaut, il prit sa bannière, y fit un trou, y passa la tête, et se jeta à travers les Anglais, qui le tuèrent au moment même.
Restait l’arrière-garde, qui ne tarda pas à se dissiper. Une foule de cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s’étaient tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vient dire au roi qu’un corps français pille ses bagages, et d’autre part il voit l’arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens embarrassés par tant de prisonniers ; il ordonna à l’instant que chaque homme eût à tuer le sien. Pas un n’obéissait ; ces soldats, sans chausses ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors le roi désigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit l’historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens désarmés à qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid, furent égorgés, décapités, taillés en pièces !... L’alarme n’était rien. C’étaient des pillards du voisinage, des gens d’Azincourt, qui, malgré le duc de Bourgogne leur maître, avaient profité de l’occasion ; il les en punit sévèrement, quoiqu’ils eussent tiré du butin une riche épée pour son fils.
La bataille finie, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts, tandis qu’ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de dessous les cadavres, entre autres le duc d’Orléans. Le lendemain, au départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie. »