Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

jeudi 19 septembre 2013

Le vrai génie de Napoléon



 
"Or l’histoire nous présente un homme en qui cette forme intellectuelle, que Pascal nomme amplitude et faiblesse d’esprit, est développée à un degré presque monstrueux : cet homme est Napoléon.
Qu’on relise le portrait si profondément fouillé, si curieusement documenté, que Taine nous trace de l’esprit de Napoléon ; on y reconnaîtra de suite, saillants au point qu’ils ne sauraient échapper au regard le moins clairvoyant, ces deux caractères essentiels : puissance extraordinaire à rendre présent à l’intelligence un ensemble extrêmement complexe d’objets, pourvu que ces objets tombent sous les sens, qu’ils aient figure et couleur aux yeux de l’imagination ; incapacité à l’abstraction et à la généralisation poussée jusqu’à l’aversion profonde pour ces opérations intellectuelles.
Les idées pures, dépouillées du revêtement des détails particuliers et concrets qui les eussent rendus visibles et tangibles, n’ont point accès dans l’esprit de Napoléon. « Dès Brienne, on constatait que pour les langues et les belles-lettres, il n’avait aucune disposition ». Non seulement il ne conçoit pas aisément les notions générales et abstraites, mais il les repousse avec horreur. « Il n’examinait les choses que sous le rapport de leur utilité immédiate, dit Mme de Staël ; un principe général lui déplaisait comme une niaiserie ou comme un ennemi ». Ceux qui font de l’abstraction, de la généralisation, de la déduction leurs moyens habituels de pensée lui apparaissent comme des êtres incompréhensibles, manqués, incomplets ; il traite avec un profond mépris ces « idéologues » : « Ils sont là douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau ; c’est une vermine que j’ai sur mes habits ».
En revanche, si sa raison se refuse à saisir les principes généraux ; si, au témoignage de Sthendal, « il ignore la plupart des grandes vérités découvertes depuis cent ans », avec quelle puissance il peut voir d’un seul coup, d’une vue qui comprend clairement tout l’ensemble et qui, cependant, ne laisse échapper aucun détail, l’amas le plus complexe de faits, d’objets concrets ! Il avait, dit Bourrienne, peu de mémoire pour les noms propres, les mots et les dates ; mais il en avait une prodigieuse pour tous les faits et les localités. Je me rappelle qu’en allant de Paris à Toulon, il me fit remarquer dix endroits propres à livrer une grande bataille… C’était alors un souvenir des premiers voyages de sa jeunesse, et il me décrivait l’assiette du terrain, me désignait les positions qu’il aurait occupées, avant même que nous fussions sur les lieux ». D’ailleurs Napoléon lui-même a pris soin de marquer cette particularité de sa mémoire si puissante pour les faits, si faible pour tout ce qui n’est point concret : « J’ai toujours présents mes états de situation. Je n’ai pas de mémoire assez pour retenir un vers alexandrin, mais je n’oublie pas une syllabe de mes états de situation. Ce soir, je vais les trouver dans ma chambre, je ne me coucherai pas sans les avoir lu ».
De même qu’il a horreur de l’abstraction et de la généralisation parce que ces opérations s’accomplissent en lui à grand peine et labeur, de même, c’est avec bonheur qu’il fait fonctionner sa prodigieuse faculté imaginative, en athlète qui prend plaisir à éprouver la puissance de ses muscles. Sa curiosité des faits précis et concrets est « insaturable » selon le mot de Mollien. « La bonne situation de mes armées, nous dit-il lui-même, vient de ce que je m’en occupe tous les jours une heure ou deux, et, lorsqu’on m’envoie chaque mois les états de mes troupes et de mes flottes, ce qui forme une vingtaine de gros livrets, je quitte toute autre occupation pour les lire en détail, pour voir la différence qu’il y a entre un mois et l’autre. Je prends plus de plaisir à cette lecture qu’une jeune fille n’en prend à lire un roman. »
Cette faculté imaginative, que Napoléon exerce si aisément et si volontiers est prodigieuse de souplesse, d’amplitude et de précision ; les exemples abondent, qui permettent d’en apprécier les merveilleuses qualités ; en voici deux qui sont assez caractéristiques pour nous dispenser d’une longue énumération :
M.de Ségur, chargé de visiter toutes les places du littoral du Nord, avait remis son rapport : « J’ai vu tous vos états de situation, me dit le Premier Consul, ils sont exacts. Cependant vous avez oublié à Ostende deux canons de quatre ». – Et il lui désigne l’endroit, « une chaussée en travers de la ville ». – C’était vrai. – « Je sortis confondu d’étonnement de ce que, parmi des milliers de pièces de canon répandus par batteries fixes ou mobiles derrière le littoral, deux pièces de quatre n’eussent point échappé à sa mémoire. »
Revenant du camp de Boulogne, Napoléon rencontre un peloton de soldats égarés, leur demande leur numéro de régiment, calcule le jour de leur départ, la route qu’ils ont prise, le chemin qu’ils ont dû faire, et leur dit : « Vous trouverez votre bataillon « à telle étape » - Or, l’armée était alors de 200 000 hommes.
C’est par des faits, par des attitudes et par des gestes visibles que l’homme se fait connaître de son semblable, qu’il lui révèle ses sentiments, ses instincts, ses passions ; dans une semblable révélation, le détail le plus infime et le plus fugace, une imperceptible rougeur, un plissement de lèvres à peine esquissé, sont souvent le signe essentiel, celui qui projette une lueur vive et soudaine sur une joie ou sur une déception cachée au fond même de l’âme. Ce minuscule détail n’échappe pas au regard scrutateur de Napoléon et sa mémoire imaginative le fixe à jamais comme ferait une photographie instantanée. De là sa connaissance profonde des hommes auxquels il a affaire :
Telle force morale invisible peut être constatée et approximativement mesurée par sa manifestation sensible, par une épreuve décisive, qui est tel mot, tel accent, tel geste. Ce sont ces mots, gestes et accents qu’il recueille ; il aperçoit les sentiments intimes dans leur expression extérieure, il se peint le dedans par le dehors, par telle physionomie caractéristique, par telle attitude parlante, par telle petite scène abréviative et topique, par des spécimens et raccourcis si bien choisis et tellement circonstanciés qu’ils résument toute la file indéfinie des cas analogues. De cette façon, l’objet vague et fuyant se trouve soudainement saisi, rassemblé, puis jaugé et pesé.
La surprenant psychologie de Napoléon est faite toute entière de sa puissance à se figurer avec précision, dans l’ensemble et dans le détail, des objets visibles et palpables, des hommes de chair et d’os.
Et cette faculté est aussi ce qui rend son langage familier si vif et si coloré ; point de termes abstraits ni de jugements généraux ; des images que saisi aussitôt l’œil ou l’oreille. « Je ne suis pas content de la régie des douanes sur les Alpes, elle ne donne pas signe de vie ; on n’entend pas le versement de ses écus dans le trésor public ».
Tout, dans l’intelligence de Napoléon, horreur de l’idéologie, coup d’œil de l’administrateur et du tacticien, profonde connaissance des milieux sociaux et des hommes, vigueur parfois triviale du langage, tout découle de ce même caractère essentiel : amplitude et faiblesse d’esprit."

Pierre Duhem, La théorie physique



"Ce que je trouve de plus extraordinaire parmi les qualités que possédait cet homme si extraordinaire était la souplesse ou, pour parler la langue des sciences (la physiologie), la nature contractile de son génie, qui permettait à celui-ci de s’étendre au besoin de façon à pouvoir embrasser sans efforts les affaires du monde et ensuite de se resserrer tout à coup de manière à pouvoir saisir sans peine les plus petits objets."

Tocqueville, Esquisses de l'Ancien Régime et la Révolution

mardi 3 septembre 2013

Eloge du patriotisme



 
« Ce principe, seul capable de neutraliser la tendance à la désagrégation, est le patriotisme. Les anciens l’ont bien connu ; ils adoraient la patrie, et c’est un de leurs poètes qui a dit qu’il était doux de mourir pour elle. Mais il y a loin de cet attachement à la cité, groupement encore placé sous l’invocation du dieu qui l’assistera dans les combats, au patriotisme qui est une vertu de paix autant que de guerre, qui peut se teinter de mysticité mais qui ne mêle à sa religion aucun calcul, qui couvre un grands pays et soulève une nation, qui aspire à lui ce qu’il y a de meilleur dans les âmes, enfin qui s’est composé lentement, pieusement, avec des souvenirs et des espérances, avec de la poésie et de l’amour, avec un peu de toutes les beautés morales qui sont sous le ciel, comme le miel avec les fleurs. Il fallait un sentiment aussi élevé, imitateur de l’état mystique, pour avoir raison d’un sentiment aussi profond que l’égoïsme de la tribu. »

Bergson

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« Comment le patriotisme se justifie aux yeux de la raison et lui apparaît non seulement une grande vertu mais la première.

Quand on envisage d’un point de vue général et de haut les devoirs de l’homme, le patriotisme, en dépit de toutes les grandes actions qu’il a fait faire, paraît une passion fausse et étroite. C’est à l’humanité que sont dus les grands efforts que le patriotisme suggère, et non à ce petit fragment du genre humain renfermé dans les limites particulières qu’on nomme un peuple et une patrie ; et il semble au premier abord que ces moralistes, surtout parmi les chrétiens, qui ont paru oublier le devoir envers le pays pour ne penser qu’à l’humanité, le concitoyen pour le prochain, il semble, dis-je, que ceux-là ont raison. C’est en effet en prenant un détour qu’on arrive à trouver qu’ils ont tort.
L’homme, tel que Dieu l’a crée (j’ignore pourquoi), s’attache d’autant moins fortement que l’objet de son amour est plus vaste. Son cœur a besoin de particulariser et de limiter l’objet de ses affections pour saisir celui-ci d’une étreinte ferme et durable. Il n’y a qu’un très petit nombre de grandes âmes qui peuvent s’enflammer de l’amour de l’espèce humaine. Le seul moyen que se soit laissé la Providence (l’homme étant donné) de faire travailler chacun de nous au bien général de l’humanité, c’est de partager celle-ci en un grand nombre de parties et de donner chacun de ces fragments pour objet à l’amour de ceux qui le composent. Si chaque homme remplissait en ceci son devoir (et dans ces limites le devoir n’est pas au-dessus de ses forces naturelles, bien dirigées par la morale et la raison), le bien général de l’humanité serait produit, quoique peu y tendissent directement. Je suis convaincu qu’on sert mieux les intérêts de l’espèce humaine en ne donnant à aimer à chaque homme qu’une partie particulière qu’en voulant l’enflammer pour le genre humain, qu’il ne considèrera jamais quoi qu’on fasse que d’une vue éloignée, incertaine et froide. »

Tocqueville