Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

jeudi 17 avril 2014

Histoire de la conquête du Mexique (2) : le sacrifice humain chez les Aztèques



 
Avant de commencer à narrer l’histoire de la conquête du Mexique par les Espagnols, Prescott dresse un portrait approfondi des Aztèques, de leur histoire (du moins ce que nous pouvons en connaître), de leur gouvernement, de leurs mœurs, de leur degré de civilisation. Un tel portrait est intéressant par lui-même, mais il est aussi indispensable pour pouvoir porter un jugement convenable sur l’entreprise espagnole. Prescott est aussi exhaustif que le lui permettent les documents dont il pouvait disposer à l’époque (nous n’avons pas beaucoup mieux aujourd’hui), et, comme à son habitude, d’une grande impartialité. Mais, quels que soient les mérites qu’il reconnaisse par ailleurs à la civilisation aztèque, il est un élément de cette civilisation qui pèse nécessairement très lourd dans le jugement final que nous pouvons porter sur elle, à savoir la pratique, à très grande échelle, des sacrifices humains.
Voici comment Prescott décrit la chose :

« Les sacrifices humains furent adoptés par les aztèques dans le commencement du XIVème siècle, deux siècles environ avant la conquête. Très rares d’abord, ils devinrent plus fréquents après l’agrandissement de l’empire, et toutes les fêtes furent finalement souillées de cette sanglante abomination. Ces cérémonies religieuses étaient généralement conçues de manière à représenter les traits les plus saillants du caractère ou de l’histoire du dieu qu’on voulait honorer. Citons un exemple : une des plus importantes fêtes était celle du dieu Tescatlepoca, qui ne le cédait pour le rang qu’à l’Être suprême. On l’appelait l’âme du monde ; on l’en supposait le créateur. Il était représenté sous les traits d’un beau jeune homme. Une année avant la fête, on choisissait, pour représenter cette divinité, un captif d’une beauté parfaite. Les prêtres lui apprenaient à jouer son rôle avec la grâce et la dignité convenables. On le couvrait de vêtements magnifiques ; on lui prodiguait l’encens et les fleurs, dont les Aztèques n’étaient pas moins grands amateurs que les Mexicains d’aujourd’hui. Lorsqu’il sortait, il était accompagné d’une foule de serviteurs, et s’il faisait halte dans les rues pour jouer quelque mélodie favorite, la foule se prosternait devant lui et lui rendait hommage comme au représentant de la bonne divinité. Quatre belles jeunes filles, portant les noms des principales déesses, étaient choisies pour partager les honneurs de sa couche. Ses jours s’écoulaient dans la mollesse, dans les festins que lui offraient les principaux nobles, empressés à lui rendre les honneurs dus à un dieu.
Mais le jour fatal arrivait ; le terme de ses courtes splendeurs était proche. On le dépouillait de ses riches vêtements ; il disait adieu aux belles compagnes de ses plaisirs ; une des barques royales le transportait au-delà du lac dans un temple construit sur ses bords, à une lieue environ de la ville. Tous les habitants de la capitale accouraient alors pour assister au dénouement de la tragédie. A mesure que la procession gravissait les flancs de la pyramide, le pauvre captif déchirait ses guirlandes de fleurs, et brisait les instruments de musique qui avaient charmé les heures de sa trompeuse félicité. Six prêtres l’attendaient en haut de l’édifice. Leurs longs cheveux tressés tombaient en désordre sur leurs robes noires, couvertes d’inscription hiéroglyphiques mystérieuses. Ils saisissaient la victime et l’étendaient sur la pierre du sacrifice, bloc de jaspe convexe dans sa partie supérieure. Cinq prêtres tenaient la tête et les membres du patient, tandis que le sixième, couvert d’un manteau rouge, emblème de son sanglant ministère, ouvrait la poitrine de la victime avec un couteau aigu d’itzly, substance volcanique aussi dure que le caillou, et plongeant la main dans la plaie, il en retirait le cœur palpitant, le présentait au soleil, objet  d’adoration dans tout l’Anahuac, et le jetait aux pieds de la divinité à qui le temple était consacré, tandis que la multitude se prosternait et adorait. La triste histoire du prisonnier était offerte en exemple par les prêtres, comme le type de la destinée humaine, brillante à son début, mais trop souvent terminée dans la douleur et l’infortune.
 Telle était la forme des sacrifices humains chez les Aztèques. Tel fut le spectacle auquel assistèrent trop souvent les Européens indignés quand ils pénétrèrent dans le pays, et le lugubre sort qu’ils avaient à redouter pour eux-mêmes. On infligeait quelquefois à la victime des tortures préliminaires, dont nous épargnerons le tableau à nos lecteurs ; elles se terminaient toujours par la hideuse cérémonie que nous venons de décrire. Ces tortures, remarquons le toutefois, n’étaient pas, comme chez les Indiens de l’Amérique du nord, l’unique effet de la cruauté naturelle mais, au contraire, une prescription rigoureuse de la religion. Le prêtre-bourreau croyait tout aussi bien agir sous l’impulsion de l’esprit saint qu’un familier de l’Inquisition. Les femmes fournissaient aussi, en certains cas, leur part de victimes.
En d’autres occasions, surtout pendant les grandes sécheresses, à la fête de l’insatiable Tlaloc, le dieu de la pluie, on sacrifiait des enfants pour la plupart mâles. Lorsqu’on les portait dans des litières ouvertes, vêtus de leurs robes de fête et couverts des plus fraîches fleurs du printemps, ils excitaient la pitié des cœurs les plus dures, mais leurs cris étaient étouffés par les chants sauvages des prêtres, qui voyaient dans leurs pleurs même un augure favorable. D’ordinaire on achetait ces innocentes victimes aux parents pauvres ; mais il faut supposer, pour l’honneur de l’humanité, qu’ils cédaient moins en cette circonstance aux lâches conseils de la pauvreté qu’à une odieuse superstition.
Il nous reste à retracer la plus répugnante partie du tableau, la manière dont on disposait du corps du captif. On le remettait aux guerriers qui l’avaient fait prisonnier, et ceux-ci l’offraient en festin à leurs amis. Et ce n’était pas le grossier repas de cannibales affamés mais un banquet abondant en délicieux breuvages, en viandes délicatement apprêtées, un banquet où les deux sexes prenaient place et se comportaient avec le plus grand décorum. Etrange alliance d’un certain raffinement de mœurs avec la plus extrême barbarie.
Les sacrifices humains ont été en usage chez un grand nombre de nations, sans excepter les peuples les plus polis de l’antiquité, mais jamais dans une proportion comparable à celle de l’Anahuac. Le chiffre des victimes annuellement immolées dans ces contrées ébranlerait la foi la plus crédule. A peine trouve-t-on un historien qui l’évalue à moins de vingt mille âmes, et plusieurs portent ce nombre à cinquante mille !
Dans les grandes occasions, pour le couronnement d’un roi ou la consécration d’un temple, le nombre des victimes était plus effrayant encore. Lors de la dédicace du grand temple d’Huitzilopotchli, en 1486, les prisonniers réservés depuis quelques années pour cette solennité furent amenés de tous les points du royaume dans la capitale. Ils étaient rangés à la file, et leur procession occupait près de deux milles d’étendue. La cérémonie dura plusieurs jours. Soixante-dix  mille captifs périrent, dit-on, sur les autels de l’horrible divinité ! Mais comment supposer qu’un pareil nombre d’hommes se soit laissé conduire à la boucherie comme des agneaux et sans résistance ? Comment leurs cadavres, qu’il était impossible de consommer tous de la manière ordinaire, n’auraient-ils pas engendrés une épidémie dans la capitale ? Et pourtant cet évènement était encore récent à l’époque de la conquête ; il est positivement attesté par les historiens les mieux informés, tels Torquemada. Un fait certain, c’est qu’il était d’usage de conserver les crânes des victimes dans des édifices particuliers, et que les compagnons de Cortès en comptèrent cent trente six mille dans un seul de ces édifices. Sans vouloir établir de calcul précis, on est donc fondé à conclure que des milliers de victime étaient offertes chaque année dans les différentes villes de l’Anahuac. »

samedi 5 avril 2014

Histoire de la conquête du Mexique (1)




J’ai terminé, il y a peu, L’histoire de la conquête du Mexique, par le grand historien américain William H. Prescott. C’est peu dire que j’ai été enthousiasmé. L’histoire en elle-même est proprement fabuleuse et il faudrait être un très médiocre écrivain pour ne pas être capable d’intéresser ses lecteurs aux incroyables aventures de Cortès et de ses compagnons. Ajoutez à cela que Prescott est à la fois un historien de toute première force – il maitrisait véritablement toutes les sources disponibles à son époque, et je doute que nous ayons appris depuis quoique ce soit qui remettrait fondamentalement en cause son récit – et un écrivain très au-dessus du médiocre, et vous avez toutes les ressources pour un chef-d’œuvre. Mais au surplus Prescott possède cette inestimable qualité, à mes yeux, d’être absolument indemne du vice qui infecte tant d’historiens modernes : le relativisme moral déguisé en objectivité scientifique. Prescott sait très bien que l’on ne peut pas prétendre avoir compris complètement un événement comme la conquête du Mexique sans porter en même temps un jugement moral sur cet événement et sur ses principaux acteurs. Prescott le fait, avec subtilité, nuance, et fermeté. Ce faisant il nous rend le plus grand service qu’un historien puisse nous rendre : nous permettre d’accéder à l’universel de la nature humaine à travers la singularité des événements passés.
Bref, attendez-vous à trouver ici un certain nombre d’extraits de L’histoire de la conquête du Mexique, au fur et à mesure que j’aurais le temps de les recopier. Et je n’ai pas encore lu L’histoire de la conquête du Pérou



« L’époque de notre histoire appartenait encore aux siècles de la chevalerie, à cet âge d’exaltation et d’aventures dont il est difficile de se former une idée dans notre siècle de sobre et froide réalité. L’Espagnol, avec son point d’honneur chatouilleux, son amour du romanesque et son orgueil un peu fanfaron, était le vrai héros de cette vie poétique ; mais en général les Européens ne s’étaient pas encore initiés aux habitudes sédentaires du lettré studieux, aux divers métiers de l’industrie et du commerce, à la patiente culture de la terre ; occupations et travaux qu’on laissait volontiers aux habitants encapuchonnés des cloîtres, aux humbles bourgeois des villes et aux misérables serfs. Les armes étaient la seule profession digne d’un noble sang, la seule carrière qu’un généreux cavalier pût parcourir avec honneur. Le Nouveau Monde avec ses étranges et mystérieux dangers lui offrait un noble théâtre, et l’Espagnol s’y lançait avec tout l’enthousiasme d’un paladin de roman.
D’autres nations parurent aussi dans le Nouveau Monde, mais avec un but différent. Les Français envoyèrent leurs missionnaires pour porter la foi parmi les païens, et ces nouveaux apôtres, dans leur sublime abnégation, semblaient n’ambitionner d’autre couronne que celle du martyre. Les Hollandais avaient aussi leur mission toute positive et toute profane. Un trafic lucratif avec les indigènes payait amplement leurs peines. Quant à nos ancêtres, les puritains, poussés par le véritable génie des Anglo-Saxons, s’ils abandonnaient leurs foyers de la verte Angleterre et allaient planter leurs tentes dans le désert, c’était pour y jouir au moins de la liberté civile et religieuse. Mais l’Espagnol accourait dans le Nouveau Monde en véritable chevalier errant, cherchant des aventures et des plus périlleuses, car il semblait aimer le danger pour le danger même. Toujours prêt à saisir la lance ou l’épée pour la foi, lorsqu’il poussait son vieux cri de guerre de « San Yago », il s’imaginait combattre sous la bannière même de l’apôtre, et son bras eut défié cent infidèles ! – Déjà la chevalerie touchait à son déclin ; mais l’Espagne, la romanesque Espagne, était le pays que ce brillant soleil aimait à illuminer de ses derniers rayons. »