Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

dimanche 25 mai 2014

Histoire de la conquête du Mexique (4) - le massacre de Cholula,1ère partie



 
A la mi-août 1519, Cortès quitte Veracruz et commence sa marche vers Tenochtitlan (Mexico), la capitale de l’empire Aztèque. Il se heurte tout d’abord aux Tlascalans, un peuple indépendant, ennemi juré des Aztèques. Cortès vainc dans un premier temps les Tlascalans en bataille rangée mais parvient ensuite à nouer une alliance avec eux. Cette alliance sera décisive pour l’entreprise de Cortès qui pourra désormais compter sur des milliers de combattants indigènes pour appuyer la petite troupe espagnole.
Cortès parvient ensuite à Cholula, une ville sainte de l’empire de Montezuma. Il y reçoit un accueil grandiose qui est en réalité une ruse, les indiens ayant l’intention de massacrer les Espagnols durant leur sommeil. Mais la femme de l’un des caciques, s’étant prise d’amitié pour Dona Marina (« la Malinche »), lui révèle le complot, dans l’idée de lui permettre d’échapper au massacre imminent. La Malinche informe immédiatement Cortès, qui décide alors de châtier durement les Cholulans. S’ensuit l’un des plus grands massacres perpétrés par Cortès durant son expédition. Cet événement particulièrement sanglant donne l’occasion à Prescott de porter un premier jugement moral sur l’entreprise des Espagnols.

Au point du jour, Cortès était à cheval, dirigeant les mouvements de sa petite armée. Il rangea le gros de ses forces en bataille dans la grande cour du temple, entourée en partie de bâtiments, ainsi que nous l’avons dit, et en partie par une haute muraille. Cette cour avait trois portes d’entrée, à chacune desquelles Cortès plaça un fort piquet. Le reste des troupes fut posté, avec les canons, en dehors de l’enceinte de manière à en commander tous les abords, et à empêcher que ceux qui restaient à l’intérieur fussent interrompus dans l’exécution de la tâche qui leur était réservée. L’ordre avait été envoyé la veille aux chefs tlascalans de se tenir prêts à pénétrer au premier signal dans la ville pour faire leur jonction avec les Espagnols.
Ces dispositions étaient à peine terminées, que les caciques cholulans se présentèrent, amenant avec eux un corps de porteurs, plus nombreux même qu’on ne le leur avait demandé. On les fit entrer dans la cour, au centre de l’infanterie espagnole rangée le long des murs. Cortès, ayant alors pris à part quelques-uns des caciques et s’adressant à eux d’un air sévère, les accusa durement d’être les chefs de la conspiration, et leur prouva en même temps qu’il en connaissait tous les détails. Il était venu chez eux, leur dit-il, en ami et sur l’invitation de l’empereur ; il avait respecté les habitants et leurs propriétés, et pour leur ôter tout sujet d’ombrage, il avait laissé une grande partie de ses forces hors de la ville. Accueilli avec des démonstrations hospitalières, qui n’avaient d’autre but que de l’attirer dans un piège, il trouvait trop tard que ces démonstrations n’étaient qu’un masque pour couvrir la plus abominable trahison.
Cette accusation tomba sur les Cholulans comme la foudre. Ils contemplaient avec une vague terreur ces mystérieux étrangers, qui semblaient posséder la faculté de lire leur pensée. Toute dénégation, toute tergiversation étaient inutiles devant de pareils juges. Ils avouèrent tout, et cherchèrent à s’excuser en rejetant le blâme sur Montézuma. A ce nom, Cortès, affectant encore plus d’indignation, leur dit que c’était là une vaine excuse, puisqu’un tel fait, et supposant même qu’il fut vrai, ne saurait justifier leur conduite ; qu’il allait d’ailleurs tirer une vengeance si éclatante de leur perfidie, que le bruit en retentirait par tout le vaste empire de l’Anahuac !
Le signal fut alors donné : c’était un coup d’arquebuse. Aussitôt tous les fusils et toutes les arbalètes furent dirigés contre les malheureux Cholulans entassés au milieu de la cour comme un troupeau de daims, et une effroyable décharge sema la mort dans cette masse confuse. Ils furent pris tout à fait à l’improviste, car ils n’avaient pas entendu ce qui s’était passé entre Cortès et leurs chefs. Ce fut donc à peine s’ils opposèrent quelque résistance aux Espagnols qui, après avoir déchargé leurs armes, se précipitèrent sur eux l’épée à la main, et comme ces indigènes à demi nus n’avaient rien pour garantir leur corps, ils les taillèrent en pièces aussi facilement que le moissonneur fauche ses blés mûrs au temps de la moisson. Plusieurs essayèrent d’escalader les murailles ; mais ces tentatives infructueuses ne servirent qu’à les exposer plus sûrement aux coups des arquebusiers et des archers. D’autres se jetèrent vers les portes, où ils furent reçus sur les pointes des longues piques des soldats qui les gardaient. Quelques-uns, mieux inspirés, se cachèrent sous les monceaux de cadavres dont la terre fut bientôt couverte.
Pendant cette œuvre de mort, les compatriotes des Indiens qu’on égorgeait, attirés par le bruit du massacre, avaient commencé une attaque furieuse contre les Espagnols du dehors. Mais les grosses pièces de Cortès, placées dans une position avantageuse, balayaient les rangs des assaillants, à mesure qu’ils se présentaient. Dans les intervalles des décharges de l’artillerie, intervalles beaucoup plus longs alors, à cause de l’état imparfait de la science, qu’ils ne le sont aujourd’hui, la multitude était refoulées par des charges de cavalerie. Les chevaux, les canons, les armes des Espagnols, tout était nouveau pour les Cholulans, et cependant, malgré la terreur qu’un pareil spectacle était fait pour inspirer, malgré les détonations de la mousqueterie, mêlées à celles du canon, dont les éclats tonnants semblaient ébranler la terre, les indiens désespérés se pressaient en foule pour prendre la place de leurs camarades tués.
Pendant que cette lutte meurtrière ensanglantait les environs du quartier des Espagnols, les Tlascalans, ayant entendu le signal convenu, s’étaient portés rapidement sur Cholula. Ils avaient, par ordre de Cortès, ceint leurs têtes de guirlandes de joncs « afin qu’on pût les distinguer plus facilement des gens de la ville » (Camargo). Arrivant au plus fort de l’action, ils tombèrent tout à coup sur les derrières des Cholulans qui, écrasés d’un côté par les charges de la cavalerie castilanne, pressés de l’autre par leurs vindicatifs ennemis, ne purent résister à cette double attaque. Les uns se jetèrent dans les bâtiments les plus rapprochés, construits pour la plupart en bois, et qui ne tardèrent pas à être incendiés. D’autres cherchèrent un refuge dans les temples. Un groupe nombreux, précédé par des prêtres, prit possession du grand teocalli. Suivant une tradition vulgaire, à laquelle nous avons déjà fait allusion, le dieu devait, quand on renverserait une partie des murailles de son temple, produire une inondation qui engloutirait ses ennemis. Les crédules Cholulans parvinrent avec de grands efforts à détacher quelques pierres des murs de l’édifice. Cette dégradation ne produisit que des flots de poussière ; mais d’eau, point. Leur déité trompeuse les abandonnait à l’heure du danger. Désespérés, ils s’élancèrent dans les tourelles en bois qui surmontait le temple et firent pleuvoir une grêle de pierres, de dards, de flèches enflammées sur les Espagnols, tandis que ceux-ci gravissaient le grand escalier de cent vingt degrés qui conduisait au faîte de la pyramide. Mais cette pluie de feu tombait en vain sur les casques d’acier des chrétiens, qui se servirent au contraire de ces brandons ardents pour incendier la citadelle de bois. Elle fut bientôt en flammes. La garnison persista cependant à la défendre, bien qu’on lui offrît, dit-on, quartier. Un seul individu en profita ; les autres se précipitèrent, tête baissée, du haut du parapet, ou périrent misérablement dans les flammes.
Tout était alors tumulte et confusion dans la belle cité qui reposait, quelques heures auparavant, au sein de la paix et la sécurité. Les gémissements des mourants, les supplications frénétiques des vaincus implorant la merci des vainqueurs, se mêlaient aux cris de guerre des Espagnols, qui foulaient leurs ennemis sous les pieds de leurs chevaux, et aux sifflements aigus des Tlascalans, qui donnaient en cette occasion pleine carrière à leurs sentiments de haine contre leurs anciens rivaux. Au milieu de tout ce tumulte on entendait le feu continuel de la mousqueterie et le craquement des charpentes brûlées, qui s’affaissaient avec fracas, lançant dans les airs des tourbillons de flammes dont les lueurs faisaient pâlir les teintes roses du matin. La ville sainte semblait transformée en enfer. Lorsque la résistance eut à peu près cessé, les vainqueurs pénétrèrent dans les maisons et dans les lieux sacrés, faisant main basse sur tous les objets de quelque valeur, tels que vaisselle, bijoux (qui se trouvèrent en assez grand abondance), vêtements et provisions : ces deux derniers articles étaient même recherchés de préférence aux premiers par les simples Tlascalans, circonstance qui facilita beaucoup le partage du butin, à la grande satisfaction des alliés chrétiens. C’est un fait digne de remarque, qu’au milieu de la licence universelle, les ordres de Cortès furent respectés en ce qui concernait les femmes et les enfants, auxquels il ne fut fait aucun mal ; les Tlascalans se bornèrent à les faire prisonniers, ainsi qu’un grand nombre d’hommes, avec l’intention de les emmener en esclavage. Ces scènes de violence duraient depuis plusieurs heures, lorsque Cortès, cédant aux instantes supplications de quelques chefs cholulans qui avaient été préservés du massacre, et aux prières des envoyés mexicains, consentit, par égard, dit-il, par égard pour ces derniers, représentants de Montézuma, à rappeler ses soldats et à mettre, autant que possible, un terme à cet affreux pillage. Deux des caciques reçurent aussi la permission d’aller trouver leurs compatriotes, et donner des assurances de pardon et de protection à tous ceux qui rentreraient dans l’obéissance.
Ces mesures produisirent l’effet désiré. Les efforts réunis de Cortès et des caciques parvinrent enfin, non sans peine, à rétablir l’ordre. Les assaillants, Espagnols et indiens, se rallièrent sous leurs bannières respectives, et les Cholulans, cédant à la voix et aux exhortations de leurs chefs, rentrèrent peu à peu dans leurs habitations.
La première chose que fit Cortès fut de persuader les chefs tlascalans de rendre la liberté à leurs prisonniers. Telle était leur déférence pour le général, qu’ils accédèrent à ce vœu, non toutefois sans murmurer, se contentant du riche butin qu’ils avaient fait sur les Cholulans, et qui consistait en objets de luxe depuis longtemps inconnus à Tlascala. Il s’occupa ensuite de faire disparaître, autant que possible, les traces sanglantes de cette hideuse boucherie, et particulièrement de faire enlever les monceaux de cadavres qui encombraient les rues et la grande place, où la chaleur activait déjà la décomposition. Cortès, dans sa lettre à Charles Quint, accuse trois mille morts ; la plupart des relations disent six, quelques-unes mêmes donnent un chiffre plus élevé. Comme le plus ancien et principal cacique se trouvait au nombre des victimes, Cortès aida les Cholulans à installer son successeur. Ces mesures d’ordre rétablirent peu à peu la confiance. Les gens des environs, rassurés, affluèrent dans la capitale et comblèrent les vides faits dans sa population. Les marché se rouvrirent et les habitants de Cholula se livrèrent de nouveau aux occupations habituelles d’une population paisible et industrieuse. Cependant, de longs amas de ruines noircies et fumantes attestaient les fureurs de l’ouragan qui venait de ravager la cité, et les murs qui entouraient la grande cour du temple où s’était accompli le premier acte de cette sanglante tragédie, debout encore plus de cinquante ans après l’évènement, racontaient la lamentable histoire du massacre de Cholula.

lundi 5 mai 2014

Histoire de la conquête du Mexique (3) : Cortès détruit sa flotte



 
Le 18 novembre 1518, Hernan Cortès quitte l’île de Cuba à la tête d’une flotte de 11 navires transportant environ 800 hommes, à destination des côtes du Mexique. Ce départ s’est fait dans le secret et la précipitation car Cortès craignait, à juste titre, que le gouverneur de Cuba, Diego Velázquez de Cuéllar, n’annule l’expédition au dernier moment. C’est donc en quasi renégat que Cortès débarque sur les côtes du Mexique le 22 avril 1519. Il sait que son autorité sur l’expédition est précaire, car il ne fait pas de doute que Velázquez cherchera à lui en arracher le commandement et qu’il fera tout pour le discréditer auprès de la cour d’Espagne, où il possède de puissants appuis. Cortès ne peut donc compter que sur ses qualités personnelles pour assurer son autorité sur ses hommes, et sur le succès pour ratifier son entreprise.
Cortès commence par transformer le campement où les Espagnols se trouvent en une ville, à laquelle il donne le nom de Villa Rica de la Vera Cruz (« La riche ville de la véritable croix »), devenue Veracruz, les Espagnols y ayant débarqué un Vendredi saint, et il s’apprête à marcher vers l’intérieur des terres. Mais dans le camp espagnol les mécontents s’agitent. Cortès va alors prendre une décision qui rentrera dans la légende.


Peu après le départ des commissaires, il survint à Véra-Cruz un évènement de la plus pénible nature. Un certain nombre de personnes, le prêtre Juan Diaz à leur tête, mécontentes de l’administration de Cortès pour différents motifs, ou ne trouvant pas de leur goût la hasardeuse expédition qui se préparait, conçurent le projet de se saisir d’un des navires pour gagner Cuba, et instruire le gouverneur de ce qui se passait. Le complot fut conduit avec tant de mystère, que les conjurés avaient transporté à bord les vivres et la provision d’eau nécessaires au voyage avant que le moindre éveil fut donné. Mais la nuit même où l’on devait mettre à la voile, un des affidés, saisi d’un repentir soudain, révéla tout à Cortès, qui donna aussitôt l’ordre d’arrêter ses complices. On les interrogea ; leur culpabilité étant prouvée, deux des meneurs furent condamnés à la peine de mort, le pilote à perdre les pieds, plusieurs autres au fouet. Le prêtre, qui sans doute était le plus coupable de tous, réclamant le privilège du clergé, on le laissa évader. Un des deux condamnés au gibet était le nommé Escudero, le même alguazil qui avait arrêté Cortès à la porte de son asile à Cuba. On entendit le général s’écrier, au moment de signer l’arrêt, qu’il « regrettait de savoir écrire ». Ce n’était pas la première fois que ces paroles étaient prononcées dans des circonstances semblables (c’est l’exclamation de Néron rapportée par Suétone).
La colonie de Villa-Rica se trouvant définitivement organisée, Cortès envoya Alvarado avec une grande partie de l’armée à Cempoalla, où il le rejoignit bientôt lui-même avec le reste des troupes. Le dernier complot avait une impression profonde sur son esprit. Il y avait donc dans le camp des cœurs pusillanimes, qui ne pouvaient manquer de faire défaut au moment du danger et de répandre des semences de mécontentement. Les plus résolus de ses compagnons, pour le moindre sujet de dégoût ou de désappointement, faibliraient peut-être eux-mêmes, et seraient tentés de renonce à une entreprise trop vaste et trop formidable pour laisser aucune chance de succès si la petite armée s’affaiblissait encore. Tant que le retour à Cuba serait possible, on devrait appréhender de nouvelles défections. Il fallait donc fermer cette porte de refuge à tout le monde, et pour cela détruire la flotte. Ce fut l’audacieuse résolution que prit Cortès sans consulter son armée.
Arrivé à Cempoalla, il communiqua son dessein à ses plus dévoués partisans, qui entrèrent avec ardeur dans ses vues. Par leur entremise, et à l’aide surtout de ces arguments dorés tout puissants sur les esprits vulgaires, il persuada aux pilotes de faire un rapport, où ils déclareraient que les navires avaient essuyés de fortes avaries par suite de violents coup de vent, et que les vers avaient tellement rongé leurs flancs et leurs carènes, que la plupart étaient hors d’état de soutenir la mer, quelques-uns même de rester à flot.
Cortès feignit d’être surpris de cette communication, car « il savait dissimuler », dit Las Casas avec son habituelle bienveillance, « lorsqu’il s’agissait de ses intérêts ». – « S’il en est ainsi, s’écria-t-il, il faut bien se résigner… la volonté de Dieu soit faite ! » L’ordre fut donné de désarmer les cinq vaisseaux les plus maltraités, d’enlever leur voilure, leur gréement, leurs fers, tout ce qu’on pourrait transporter au rivage, et de couler bas leurs carcasses. Quatre autres navires furent également condamnés après une inspection suivie d’un rapport semblable. Il ne resta plus qu’un seul petit bâtiment.
Lorsque cette nouvelle parvint à Cempoalla, elle répandit la consternation parmi les troupes. Les Espagnols se voyaient ainsi séparés d’un seul coup de leurs amis, de leurs familles, de leur patrie. La retraite leur était fermée en cas de revers, et ils avaient à lutter, faible poignée d’hommes, contre un formidable empire. La destruction des cinq premiers navires avait paru nécessaire à tout le monde ; on savait l’activité destructrice des insectes dans les mers tropicales ; mais en apprenant que l’on venait encore de couler quatre vaisseaux, les soldats entrevirent la vérité ; ils se crurent trahis. Les murmures, sourds d’abord, mais de plus en plus violents, firent craindre une rébellion ouverte. Leur général les avait conduits, disaient-ils, comme du « bétail à la boucherie » (Gomara). La situation prenait l’aspect le plus menaçant ; jamais Cortès n’eut tant à redouter de ses propres soldats.
Dans ce moment de crise, sa présence d’esprit ne l’abandonna point. Il assembla ses troupes, et croyant plus sage d’user de persuasion, il leur rappela qu’avant de détruire les navires on avait constaté qu’ils étaient impropres au service ; n’était-ce pas lui d’ailleurs qui avait fait le plus grand sacrifice en cette circonstance ? Ces navires étaient sa propriété, tout ce qu’il possédait au monde. L’armée au contraire ne pouvait que profiter d’un malheur qui lui assurait un renfort de cent hommes vigoureux, composant les équipages. Mais en admettant qu’on eût sauvé la flotte, de quelle utilité pouvait-elle être dans la grande entreprise qu’ils allaient tenter ? Vainqueurs, ils n’en avaient pas besoin, et ils seraient trop avancés dans le pays pour en profiter en cas de revers. Il les suppliait donc de tourner les yeux d’un autre côté. Calculer ainsi les chances de succès, les moyens d’échapper au péril, c’était faire preuve de peu de courage ; ils avaient mis la main à l’œuvre ; regarder en arrière à mesure qu’ils avançaient, c’était courir à leur perte. Il leur répondait au contraire du succès, s’ils retrouvaient leur première confiance en eux-mêmes et dans leur général. « Pour moi, ajouta-t-il, mon parti est pris : tant qu’un seul de vous me sera fidèle, je resterai ici. S’il est des hommes assez lâches pour craindre de partager les dangers de notre glorieuse entreprise, qu’ils s’éloignent, au nom du ciel ! Qu’ils retournent à Cuba ; qu’ils y racontent comment ils ont abandonné leur chef et leurs camarades ; qu’ils y attendent patiemment le jour où nous reviendrons chargés des dépouilles des Aztèques. »
Cortès avait su toucher la corde sensible dans le cœur des soldats. A mesure qu’il parlait, leur ressentiment s’évanouissait ; ils voyaient reparaître de nouveau ces visions de gloire et de richesses un instant évanouies. Ils avaient honte d’avoir pu douter un moment de leur général ; tout leur enthousiasme pour lui s’était rallumé, car ils sentaient bien qu’il n’y avait de triomphe à espérer que sous sa bannière, et pour mieux attester ce revirement dans leurs idées, ils firent retentir l’air de ce cri unanime : « A Mexico ! A Mexico ! »
La destruction de la flotte est l’un des actes les plus remarquables de la vie de Cortès. On trouve sans doute dans l’histoire d’autres exemples du même courage, mais jamais les chances de succès n’étaient aussi précaires, les chances de revers plus affreuses. Une décision si héroïque pouvait passer, en cas d’échec, pour un acte de folie, mais ce n’en était pas moins le résultat d’un froid calcul. La fortune, la renommée, la vie même de Cortès, dépendaient d’un coup de dès ; le sort seul pouvait prononcer. Il n’avait, quant à lui, d’autre alternative que de vaincre ou de mourir.