Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

jeudi 28 août 2014

Histoire de la conquête du Mexique (5) - l'ascension du Popocatepetl




Après l'interruption de l'été, je reprends le récit de la conquête du Mexique, par Prescott.


L’armée défilait entre deux des plus hautes montagnes de l’Amérique septentrionale, le Popocatépetl, « la montagne qui fume », et l’Iztaccihuatl, ou « la femme blanche », nom suggéré sans doute par l’éclatant manteau de neige qui s’étend sur sa large surface accidentée. Une superstition des Indiens avait déifié ces montagnes célèbres, et Iztaccihuatl était, à leurs yeux, l’épouse de son voisin plus formidable. Une tradition d’un ordre plus élevé représentait le volcan du nord comme le séjour des méchants chefs qui, par les tortures qu’ils éprouvaient dans leur prison de feu, occasionnaient ces effroyables mugissements et ces convulsions terribles qui accompagnaient chaque éruption. C’était la fable classique de l’antiquité. Ces légendes superstitieuses avaient environné cette montagne d’une mystérieuse terreur, qui empêchait les naturels d’en tenter l’ascension ; c’était, il est vrai, à ne considérer que les obstacles naturels, une entreprise qui présentait d’immenses difficultés.
Le grand volcan – c’est ainsi qu’on appelait le Popocatépetl – s’élève à la hauteur prodigieuse de 17852 pieds au-dessus du niveau de la mer, c’est-à-dire à plus de 2000 pieds au-dessus du « monarque des montagnes » - le plus haut sommet de l’Europe. Ce mont a rarement, pendant le siècle actuel, donné signe de son activité volcanique et la « montagne qui fume » a presque perdu son titre à cette appellation. Mais à l’époque de la conquête il était souvent en activité, et il déploya surtout ses fureurs dans le temps que les Espagnols étaient à Tlascala, ce qui fut considéré comme un sinistre présage pour les peuples de l’Anahuac. Sa cime, façonnée en cône régulier par le dépôt des éruptions successives, affectait la forme ordinaire des montagnes volcaniques, lorsqu’elle n’est point altérée par l’affaissement intérieur du cratère. S’élevant dans la région des nuages, avec son enveloppe de neiges éternelles, on l’apercevait au loin de tous les points des vastes plaines de Mexico et de Puebla ; c’était le premier objet que saluât le soleil du matin, le dernier sur lequel s’arrêtaient les rayons du couchant. Cette cime se couronnait alors d’une glorieuse auréole, dont l’éclat contrastait d’une manière frappante avec l’affreux chaos de laves et de scories immédiatement en-dessous, et l’épais et sombre rideau de pins funéraires qui entouraient sa base.
Le mystère même et les terreurs qui planaient sur le Popocatépetl inspirèrent à quelques chevaliers espagnols, bien dignes de rivaliser avec les héros de roman de leur pays, le désir de tenter l’ascension de cette montagne, tentative dont la mort devait être, au dire des naturels, le résultat inévitable. Cortès les encouragea dans ce dessein, voulant montrer aux indiens que rien n’était au-dessus de l’audace indomptable de ses compagnons. En conséquence Diégo Ortaz, un de ses capitaines, accompagné de neuf Espagnols et de plusieurs Tlascalans enhardis par leur exemple, entreprit l’ascension, qui présenta plus de difficultés qu’on ne l’avait supposé.
La région inférieure de la montagne était couverte par une épaisse forêt qui semblait impénétrable. Cette futaie s’éclaircit cependant à mesure que l’on avançait, dégénérant peu à peu en une végétation rabougrie et de plus en plus rare, qui disparut entièrement lorsqu’on fut parvenu à une élévation d’un peu plus de treize mille pieds. Les Indiens, qui avaient tenus bons jusque là, effrayés par les bruits souterrains du volcan grondant, abandonnèrent leurs compagnons. La route escarpée que ceux-ci avaient maintenant à gravir n’offrait qu’une noire surface de sable volcanique vitrifié, et de lave, dont les fragments brisés, affectant mille formes fantastiques, opposaient de continuels obstacles à leur progrès. Un énorme rocher, le Pic du Moine, qui avait 150 pieds de hauteur perpendiculaire, et qu’on voyait distinctement du pied de la montagne, les obligea à faire un grand détour. Ils arrivèrent bientôt aux limites des neiges perpétuelles, où l’on avait peine à prendre pied sur la glace perfide, où un faux pas pouvait précipiter nos audacieux voyageurs dans les abîmes béants autour d’eux. Pour surcroit d’embarras, la respiration devint si pénible dans ces régions aériennes, que chaque effort était accompagné de douleurs aiguës dans la tête et dans les membres. Ils continuèrent néanmoins d’avancer jusqu’aux approches du cratère, où d’épais tourbillons de fumée, une pluie de cendres brûlantes et d’étincelles, vomis du sein enflammé du volcan, et chassés sur la croupe de la montagne, faillirent les suffoquer en même temps qu’ils les aveuglaient. C’était plus que leurs corps, tout endurcis qu’ils étaient, ne pouvaient supporter et ils se virent à regret forcés d’abandonner leur périlleuse entreprise, au moment où ils touchaient au but. Ils rapportèrent, comme trophée de leur expédition, quelques gros glaçons, produits assez curieux dans ces régions tropicales, et leur succès, sans avoir été complet, n’en suffit pas moins pour frapper les naturels de stupeur, en leur faisant voir que les obstacles les plus formidables, les périls les plus mystérieux, n’étaient qu’un jeu pour les Espagnols. Ce trait, d’ailleurs, peint bien l’esprit aventureux des chevaliers de cette époque, qui non contents des dangers qui s’offraient naturellement à eux, semblaient les rechercher pour le plaisir de les affronter. Une relation de l’ascension du Popocatépetl fut transmise à l’empereur Charles Quint, et la famille d’Ortaz fut autorisée à porter, en mémoire de cet exploit, une montagne enflammée sur ses armes.
Le général ne fut pas satisfait de ce résultat. Il fit entreprendre de nouveau, deux ans après, cette même ascension par quelques autres Espagnols, sous la conduite de Francisco Montano, chevalier renommé pour l’énergie et l’intrépidité de son caractère. Le but de cette seconde expédition était de se procurer du soufre, nécessaire pour la fabrication de la poudre. Le volcan était alors à l’état de repos, et l’expédition fut couronnée du meilleur succès. Les Espagnols, au nombre de cinq, parvinrent au bord du cratère, dont l’ouverture présentait une ellipse irrégulière de plus d’une lieue de circonférence ; sa profondeur pouvait être de huit cents à mille pieds. On entrevoyait, au fond de cet abime, les sombres lueurs de flammes livides, d’où s’exhalaient des vapeurs sulfureuses qui, se refroidissant à mesure qu’elles s’élevaient, étaient précipitées sur la paroi intérieure de la cavité. Montano, désigné par le sort pour plonger dans ce gouffre, se plaça dans un panier, et fut, à l’aide de cordes, descendu par ses compagnons jusqu’à la profondeur de quatre cent pieds ! Cette opération fut renouvelée plusieurs fois, jusqu’à ce que l’aventureux cavalier eut recueilli une quantité de soufre suffisante pour les besoins de l’armée. Une si audacieuse entreprise excita, à cette époque, une admiration générale. Cortès termine le rapport qu’il en adresse à l’empereur par cette réflexion judicieuse, qu’il serait, en somme, beaucoup plus commode de faire venir la poudre d’Espagne.